Accepter que la vie nous déborde

Les pauvres nous excedent
Livre de Philippe Demmestère, sj : Les pauvres nous excèdent

Dans les pauvres nous excèdent*, ouvrage que vient de publier Philippe Demestère, prêtre de la Compagnie de Jésus, ce dernier fait un retour sur l’expérience de vie qu’il mène depuis plus de quarante ans avec des personnes « sans domicile fixe » notamment à la Margelle (association fondée par l’auteur, avec quelques personnes SDF, qui créé un lieu de vie ouvert, pour et avec ces personnes, en région parisienne d’abord, puis, à partir de 1994, dans un village de Haute-Marne). L’auteur de cet ouvrage a accepté de répondre à quelques unes de nos questions.

De quelles manières est-il possible d’offrir à l’autre, de découvrir et de vivre, ensuite, « l’heure de son bon plaisir » (Cantique des Cantiques 8, 4) afin que s’ouvre, pour lui, un chemin d’avenir ?

Il y a des personnes accueillies avec lesquelles, au départ, tout paraissait impossible avec eux. La tentation de les exclure a jailli plusieurs fois. Mais, ce n’aurait pas été leur rendre service. Il faut du temps. Ces personnes font leur chemin, celui qu’elles peuvent faire avec ce qu’elles sont, avec leur histoire… le reste ne nous regarde pas.
Avec le temps, nous nous apercevons que quelque chose en eux a bougé. Il est important de redonner à l’autre sa chance jour après jour, lendemain après lendemain, surlendemain après surlendemain… Au fil du temps, il y a des choses qui apparaissent. C’est souvent de l’ordre de l’infusion. Je ne pense pas qu’il faille passer par un recadrage mais par les détours de ce vivre ensemble, en commun. Il y a beaucoup d’affectivité qui passe, les personnes pauvres accueillies sont en recherche de beaucoup d’affection et c’est cela qui permet, souvent, de faire bouger les choses.
Si, à la Margelle, nous avions mis en place des procédures strictes, cela aurait très bien pu partir en éclat. Savoir comment l’autre évolue ou va évoluer est toujours une actualité. Ce qui est certain c’est que c’est souvent un autre qui te dit que ça a bougé. Cependant, la règle établie était du « pas n’importe quoi » afin de permettre à chacun puisse trouver sa place et s’interroger sur ce qu’il peut bâtir grâce à ses économies qui ne doivent pas « que servir à se saouler ». C’est donner à l’autre l’occasion de découvrir qu’il peut avoir du goût pour quelque chose ; la capacité de s’interroger sur ses pratiques auto-destructives du fait, par exemple, de son alcoolisme.
Il m’apparaît essentiel de saisir que, dans ce chemin avec ces personnes hébergées, nous sommes engagés dans quelque chose de plus grand que notre propre histoire ; il est fondamental de se donner le temps de partir à nos commencements.

Dans votre livre, vous racontez avoir été appelé « Monsieur », au réveil, un matin, alors vous séjourniez dans l’asile de nuit du Palais du Peuple ? Pourquoi ce souvenir intense ?

Dans d’autres structures, il y avait de la violence au réveil. C’était soit les lumières, soit le lit secoué…. Il faut aussi avouer que par rapport à d’autres lieux, le Palais du Peuple était luxueux tant au niveau des dortoirs que de la qualité du réfectoire. J’ai été surpris non seulement d’être appelé « Monsieur » mais surtout que la personne se soit souvenue qu’il fallait me réveiller à l’heure dite. Là, je me suis dit « je suis quelqu’un » même si je n’étais pas en mal de reconnaissance. Surtout dans de tels lieux où tu ne t’attends pas à ce que l’on te considère. C’est également la découverte que l’on peut compter sur quelqu’un et que l’on existe par sa propre demande qui est digne d’intérêt.
J’ai fréquenté ces « asiles de nuit » durant mes études religieuses au cours de ma formation jésuite. Le but n’était pas de vivre com

Philippe Demeestere, sj
Philippe Demeestere, sj

me les pauvres, ni de faire semblant mais de me dire que j’avais tout pour être heureux. C’est le fruit de mon éducation familiale qui m’a fait saisir ma capacité à vivre avec rien, authentiquement. Ce mode de vie m’a donné l’occasion de rencontrer un grand nombre de personnes qui m’ont proposé des choses fabuleuses. C’est faire l’expérience de la bonté humaine.

Vous dites que « le premier service que nous pouvons attendre des pauvres, c’est qu’ils nous libèrent radicalement de cette idée de gains personnels ». Et, en ceci, qu’ils sont « prophètes ». Que faut-il comprendre ?

La logique du gain me semble contradictoire avec l’expérience que les personnes pauvres nous aident à faire. Il est important de se dépouiller de ce qui nous attache, de se tourner vers une liberté face aux forces d’attraction de notre monde, de cette logique d’acquisition.
Le prophète est celui qui nous met en contact avec le surgissement du vivant, qui donne une parole qui vient nous provoquer, qui vient provoquer l’autre.
Avec les gens avec lesquels nous souhaitons vivre, il est important de se dire que c’est ensemble que nous avons à construire quelque chose ; il ne faut pas être dans la demi-mesure. Il est important d’explorer de nouveaux modes de fonctionnement ; quelque chose qui se bâtit jour après jour. Il y a avenir qui se dit là ; notamment dans notre société.

Ce « côte à côte » avec des personnes pauvres vous laisse à penser qu’il faudrait, peut être, reconsidérer des figures comme l’hospitalité et l’itinérance. De quelles manières cela peut-il porter du fruit ?

Je crois à des chantiers que l’on puisse réaliser ensemble. Permettre des séquences où l’on puisse se déplacer afin de casser la classification : « celui qui a / celui qui n’a pas ». Il me semble important de commencer à bâtir ensemble quelque chose, une histoire commune. Dans mon expérience, dès que j’ai commencé quelque chose avec des personnes pauvres, cela a toujours fonctionné.
Partir de rien, ensemble, vers quelque chose d’hospitalier c’est faire place à une variété de personnes la plus large possible. C’est l’idée qu’il faille mettre en route quelque chose, s’inscrire dans des choses concrètes. Cependant, peut se poser la question de la manière de vivre ce rapport au lieu ,dans ce déplacement. Peut être faut il accepter l’inconfort et de laisser le temps à l’autre. C’est accepter aussi que la vie nous déborde et que nous avons à trouver le lieu où ce débordement s’humanise. Il est également essentiel de s’inscrire dans une temporalité de naissance, de renaissance perpétuelle et d’accepter de se laisser réconcilier avec nos casseroles car la vie surgit toujours de nos propres morts.

*Les pauvres nous excèdent, Bayard collection « Christus –Spiritualité et politique », mars 2012, 16€

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