Le but de l’Église, c’est la rencontre de Dieu

Claude Dagens, membre de l’Académie Française et évêque du diocèse d’Angoulème, a répondu aux questions de l’auteur de ce blog, pour le journal Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut en France et en Belgique. Normalien et docteur ès lettres, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et rapports portant notamment sur l’inscription chrétienne dans une société sécularisée.
La foi chrétienne a toujours été et est toujours un signe de contradiction. Comment faire de cette originalité une force pour à la fois approfondir notre foi en Christ et en témoigner aujourd’hui?        
Le terme “foi chrétienne” est moins souvent utilisé que celui de “christianisme”. Ce dernier évoque plutôt un système religieux, avec  une organisation plus ou moins complexe. Alors que la foi chrétienne est une réalité d’un autre genre. Ce n’est pas un système. C’est un appel auquel nous répondons en disant: “JE crois en Dieu qui s’est fait homme en son Fils Jésus”. C’est le témoignage de l’apôtre Pierre chez le centurion Corneille : Pierre parle du Christ en expliquant “qu’il passait en faisant le bien” et qu’il est vivant. Il est important d’être des croyants qui témoignent du Christ, même si la foi chrétienne est et demeure un signe de contradiction.
Dès le début de l’Église, il y a eu des chrétiens incompris, rejetés, persécutés. Aujourd’hui encore, il y a des personnes qui sont martyrisées à cause de leur foi en Dieu, le Père de Jésus-Christ. Dans nos pays sécularisés (là où la référence religieuse ne fait plus la loi), le phénomène chrétien est marginalisé. En fait, le christianisme est souvent méconnu plus que rejeté. Souvent, on se contente d’une image préfabriquée, plus ou moins caricaturale,  alors que l’Église n’a pas d’autre but que d’ouvrir des chemins qui conduisent à Dieu. La foi chrétienne est aujourd’hui signe de contradiction à un double titre: elle témoigne de l’espérance en un temps d’incertitude et elle milite pour le respect de tout être humain.

  • L’effondrement du système communiste a suivi d’un sentiment d’ euphorie. L’avenir du monde semblait ouvert grâce à la croissance économique et à des relations internationales pacifiées. Et puis, il y a eu le 11 septembre, l’attentat de New-York sur les tours du World-Trade-Center. Certains ont alors parlé de “conflit des civilisations”. A l’échelle des peuples, le monde ne vit pas sous le signe de la confiance. Il est plutôt marqué par le désenchantement. Je suis toujours surpris dans les lettres que les jeunes m’envoient pour demander le sacrement de la confirmation par les nombreuses références au mal, à la souffrance, à la mort. Il y a donc un combat chrétien à mener, celui “d’espérer contre toute espérance”. C’est un peu le message des moines de Tibhirine qui ont vécu au milieu des violences, sans prendre parti, en terre algérienne. Après leur mort, leur témoignage demeure. Espérer c’est remettre l’avenir entre les mains de Dieu.
  • Le respect de chaque personne humaine, avec ce qui fait qu’elle est unique, est fondamental. Une des dérives qui marque notre société, ce sont les processus de déshumanisation. Nombreux sont les refus de prendre en compte la dignité humaine au profit d’impératifs techniques ou financiers immédiats. La foi chrétienne inspire un combat pour la dignité de chaque être humain et surtout en faveur des plus fragiles. C’est d’ailleurs, il me semble, ce que l’Armée du Salut veut promouvoir. Quand la précarité est trop importante, il n’y a pas de cris, il n’y a que de la souffrance et lorsque cela devient insupportable, cette souffrance explose.

Il est de la responsabilité des chrétiens de veiller, de discerner , de regarder au-delà des apparences. Il y a toujours près de nous une personne humaine qui attend d’être reconnue et aimée.
De quelles manières les Chrétiens, mus de leur foi et par cette passion de l’homme et surtout du plus fragile, peuvent-ils être force de proposition dans la société actuelle, alors que leur parole est à la fois attendue et rejetée ?
Il y a le charivari des phénomènes  médiatiques qui jouent avec l’éphémère, l’immédiat et donc qui voient mal ce qui n’est pas immédiatement visible. Cela ne me trouble pas. Ce qui importe c’est l’existence d’ hommes et de femmes qui, au fond d’eux-mêmes, portent des attentes profondes et qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils sont. Souvent, pris par l’immédiat, on ne trouve pas des chemins pour aller à l’essentiel.
Nous devons, comme Chrétiens, ne pas nous laisser fasciner par ce charivari et discerner ce qui est révélateur de Dieu, ce qui atteste loe travail de Dieu au sein de notre humanité. Certains faits récents sont significatifs: par exemple le film Des hommes et des dieux qui a été vu par beaucoup de spectateurs. Combien de fois n’entendons-nous pas, sur la place publique, ces interrogations adressées à Dieu : “où es-tu ?” “que fais-tu quand le mal, la maladie, la souffrance surviennent ?…”. N’oublions pas non plus toutes ces personnes adultes qui se préparent à recevoir le baptême et les familles qui le demandent pour leurs enfants.
Notre société d’indifférence est en même temps traversée par une attente, un désir de Dieu. Pour répondre, il faut d’abord alors faire silence, écouter la Parole et écouter aussi les cris de notre humanité. Ensuite, laissons faire Dieu, son action est toujours surprenante. Il est le Dieu de la promesse, le Dieu qui tient parole, le Dieu qui console. Consoler ce n’est pas effacer les larmes, c’est rendre plus solide que ce qui peut nous blesser. La naissance de Jésus est inimaginable. Il est difficile de penser l’événement de Noël. Ainsi, Dieu demeure avec nous pour toujours et il désire faire de nous ses témoins. En Jésus, Dieu s’engage en se liant avec chacun de nous, jusque dans les situations de détresse. Un autre étonnement peut nous saisir lorsque nous pensons à la la mort de Jésus. Crucifié, il est abandonné de tous, seules demeurent quelques femmes, une de ses dernières paroles est “Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font”. (Lc 23, 34). Cette parole de Jésus sur la croix est le plus grand signe de contradiction, car elle signifie que l’Amour  de Dieu est plus fort que toutes violences et que“l’acte de pardon est aussi décisif que l’acte de création”, pour reprendre une expression de saint Thomas d’Aquin.
Comment penser l’Église d’abord comme Corps et sacrement du Christ, “don de Dieu en Jésus-Christ”,  ferment de fraternité, et non comme une organisation qu’il faudrait faire fonctionner ?
Il faut sortir de ces catégories enfermantes pour nous-mêmes qui voudraient que d’un côté il y ait l’Esprit et de l’autre le Corps. C’est un peu comme dans le débat sur la bioéthique où l’on sépare les réalités biologiques et les réalités spirituelles.  Nous avons du mal à faire la synthèse des deux. Nous sommes constitués  d’un  corps (avec tout ce qui exprime notre sensiblité) , d’une âme ( principe de vie intérieure) et de l’ Esprit (qui nous est donné de Dieu). Il est nécessaire d’apprendre à laisser l’Esprit nous travailler. Si nous vivons notre relation à l’Eglise comme la participation à une organisation religieuse, nous sommes infidèles au don du Christ. Avec son Esprit, Il nous appelle à devenir pleinement son corps en solidarité avec nos frères et soeurs. Cependant, une institution (ce qui fait tenir) est nécessaire. Mais l’Église n’est pas instituée pour devenir son propre but. Le but de l’Église, ce n’est pas l’Eglise. Elle est comme le doigt de Jean-Baptiste qui montre celui qui vient et qui invite à la découverte de Dieu. L’Église, c’est le corps du Christ qui se déploie en nous et qui fait signe pour le monde.
Je suis toujours surpris qu’il y ait encore tant de personnes qui n’ont jamais rencontré Jésus de façon personnelle. Un des lieux où est proposée cette rencontre, c’est la communauté oecuménique de Taizé, en Bourgogne. Le silence, la Parole, la lumière, la contemplation des icônes, les chants répétés… Toutes ces choses simples sont autant d’éléments qui peuvent conduire au mystère du Christ et  à sa présence. Là est le coeur de L’Église.

A Dieu Bernard !

Bernard StasiBernard Stasi est décédé dans la nuit du 3 au 4 mai 2011. Brutale nouvelle qui vient assombrir notre paysage politique. Ce grand homme fait partie des rares politiques qui ne cherchaient pas à flatter l’électeur, telle une vache au Salon de l’agriculture, à la recherche de voix. Il cherchait à dire ce qui lui semblait le plus utile, le plus vrai, le plus authentique pour ceux qu’il était appelé à servir.
A Epernay, il tâchait de favoriser les populations marginales, ce qui ne plaisait pas à la droite. Sur la scène nationale, il était le héraut du combat contre les idées nauséabondes du Front National. C’était véritablement un homme politique, un homme tourné vers la Cité pour ses concitoyens. Soucieux des plus fragiles, de ceux qui étaient en péril, il n’a jamais hésité à prendre une parole authentique, quitte à se faire des ennemis et à perdre des voix voire un mandat.
J’ai eu la chance de côtoyer Bernard Stasi. Il a été le maire de ma commune et surtout le Président du Centre des Démocrates Sociaux de la Marne. Il m’a donné le goût de l’engagement public et politique. Il m’a aidé à comprendre que les convictions intérieures ne doivent pas entrer en conflit avec les convictions politiques. L’une et l’autre doivent entrer en dialogue pour trouver ce qui est meilleur pour le service de la cité. Si aujourd’hui je cherche où servir, c’est bien parce cet exemple d’authenticité de l’action me hante. Où aujourd’hui s’engager, dans quelle formation politique trouvons nous cette audace du « dire ce qui déplaît », cette volonté de déplacer les montagnes pour faire vivre cet « indéniable vivre ensemble ?»
Sa voix s’est éteinte, il était déjà silencieux depuis quelques années, affecté par la maladie d’Alzheimer. L’image que je garde de lui c’est cet homme affaibli qui avait fait le déplacement à Reims pour le meeting présidentiel de Bayrou. Porté à bout de bras par quelques proches, il avait été acclamé par l’assistance. Lui aussi croyait que Bayrou était l’homme de la situation, d’ailleurs il avait pris fait et cause pour lui dans un article du Monde. Ensuite, c’est cet ouvrage : Tous français, formidable analyse de notre société qui mériterait d’être sur la table de nuit de beaucoup de responsable politique et sur les gondoles des librairies. Un livre à la hauteur de cet homme au langage simple mais non simpliste, clair et percutant. Un livre dont le contenu est tiré du terrain, de l’expérience.
Bernard Stasi, nous manque déjà. Même si sa maladie nous a habitué au silence, son souvenir lui, j’espère, ne le restera pas. Ce qu’il incarné, tout ce qu’il a défendu mérite bien mieux que de belles phrases funèbres et in memoriam. Ses combats faisaient le respect et l’unanimité de tous, même le Parti Communiste adresse son respect par ces mots : « attaché aux valeurs fondamentales de la République et au sens de l’Etat qui ne se perdit jamais dans les compromissions électoralistes avec les franges les plus xénophobes de la droite ». C’est dire la grandeur de cet homme.
Des hommes comme Bernard Stasi font l’honneur de la France, de son système d’intégration et de la grandeur de l’engagement politique. Reste maintenant que ses « successeurs » sauront garder intact cet héritage. Nous avons besoin de consensus, de sens, de conscience intelligente morale comme l’était Bernard Stasi.
Gageons que ceux qui lui rendront hommage sauront marcher dans ses traces et faire honneur à cet homme qui avait la « Politique au Cœur ».

 Merci, Bernard !

Entre deux temps

« Christ est ressuscité ! Alleluia, Alleluia » chantons nous depuis la fête de Pâques. Oui, la Vie est vainqueur de la mort par la sortie de Christ vivant du tombeau. Cependant, ce temps de Pâques n’est pas une fin en soi, il nous emmène vers l’Ascension et la Pentecôte. Nous sommes comme dans un entre temps où Christ vient se manifester à quelques témoins pour les fortifier dans leur foi. L’apparition à Thomas qui touche les mains et le côté du Ressuscité, qui en profite pour lui reprocher son incrédulité peut nous aider à comprendre que la foi n’est pas du ressort du tangible mais de l’intime rencontre spirituelle avec le Fils de Dieu grâce notamment à la prière. Sachons profiter de ce temps où la Parole nous fait rencontrer Jésus ressuscité parmi ses frères, pour nous enraciner dans l’expérience de la proximité de Jésus. Retenons aussi que c’est avec un corps marqué par les souffrances subies sur la croix que le Christ se manifeste. La résurrection n’a pas effacé ses stigmates, Christ en demeure marqué dans sa chair. Cela peut nous faire comprendre le lien indissociable qui existe entre la croix et la résurrection ; l’une ne va pas sans l’autre. Il en est de même dans nos existences lors d’événements douloureux que nous réussissons à surmonter, ils demeurent dans notre expérience et nous marquent mais nous en sommes sorti vivants. Prenons le temps de savourer ce tombeau vide signe de la vie, ne nous précipitons pas trop vite vers les fêtes de l’ascension et de la Pentecôte. Le Ressuscité demeure encore un peu de temps parmi nous, savourons sa présence.

Vers la joie de Pâques

Depuis le mercredi des cendres nous nous préparons à la fête de Pâques, nous sommes invités à entrer avec le Christ dans sa Passion. Chemin d’humanité, chemin de vérité, chemin d’authenticité qui nous invite à mieux le connaître et mieux l’aimer, mais aussi à découvrir davantage combien nous sommes souvent prompts  à lui tourner le dos.
Lorsque nous prenons le temps de regarder les événements qui conduisent Jésus à sa Passion et sa Résurrection nous pouvons être étonnés du comportement des foules, voire scandalisés par leur manque de constance et leur retournement, leur renoncement à leur foi très rapide. Ainsi, lorsque Jésus entre solennellement à Jérusalem (Lc 20), il est accueilli en Messie, la foule l’acclame, nappe de manteaux le chemin qu’Il emprunte assis sur l’âne royal. Quel enthousiasme, quelle consécration, Jésus est enfin accueilli comme il se doit, pouvons-nous penser. Cependant, l’Evangile n’est pas un conte de fées, avec un happy end, il est puissance de contestation de nos comportements et de nos fonctionnements complexes.
En effet, Jésus, dans ce passage, ne fait pas de triomphalisme, il demeure pleinement dans sa mission prophétique et nous renvoie à notre propre réalité. Ce qui compte, ce n’est pas de le célébrer avec tambours, trompettes et acclamations, c’est juste de l’accueillir pour recevoir la joie et la consolation. Sa Parole nous dérange souvent, même les pharisiens veulent le faire taire, mais il nous fait saisir qu’elle vient d’ailleurs, qu’elle est vie, force, dynamisme. Il n’est pas possible de taire cette Parole qui est acte, et qui veut nous construire en maison de paix, en rempart contre l’injustice, le mensonge et l’égoïsme. Accueillir Jésus, tel qu’il est, même dans ce qui me dérange, c’est être en mesure d’accueillir l’autre tel qu’il est, dans la simplicité du quotidien. Mais, pour cela, il nous faut nous enraciner dans la constance d’une foi en Dieu, en ce Dieu fait homme qui ne cesse de nous appeler à devenir sa ressemblance (1 Jn 3, 2). Ce n’est pas plus facile pour nous aujourd’hui, que pour les disciples  de Jésus qui vivaient avec lui au quotidien.
Quelques versets plus loin, nous prenons conscience de la versatilité des contemporains de Jésus. Une foule vient l’arrêter et parmi elle, Judas, un de ses intimes, de ses compagnons de chemin. Quelle déception doit habiter Jésus, mais au lieu de s’y appesantir, au lieu de lui faire un reproche, lui rappelant sa condition de disciple, Jésus le remet devant ses responsabilités : « c’est par un baiser que tu trahis le fils de l’homme » (Lc 22,48). Même comportement devant les gardes qui veulent l’arrêter manu militari. Jésus ne cesse de remettre l’homme devant ses inconséquences, ses contradictions. Il met en lumière la fragilité de nos prises de position, non pour les condamner définitivement et nous y enfermer mais pour nous inviter à nous appuyer d’abord sur Lui (cf . ps 8, 5). Là, est la pierre de fondation, sur le Christ, sur sa Parole qui nous invite à regarder plus loin, à oser affronter nos peurs, nos doutes, nos questions. L’apôtre Pierre ne s’y est pas trompé, lorsqu’il a pleuré, après s’être rendu compte qu’il avait trahi son maître et ami. Pierre comme Judas a trahi, mais la différence est que le premier s’en est repenti, ses pleurs et son mouvement en sont le signe. Pierre prend conscience de l’importance de la Parole du Christ et en la faisant sienne accepte de sortir de son refus, d’assumer son appartenance au Christ. Il y a toujours un avenir avec Dieu, il suffit d’accepter de lui faire confiance, de se remettre devant lui, à l’écoute de sa Parole.
C’est cela la puissance de Pâques, l’ouverture à l’inouï de la splendeur de l’Amour de Dieu. Il ne cesse de venir en notre monde, en nos vies, afin de les transformer, les transfigurer, les inonder de sa lumière jaillissante. Cette lumière du matin de Pâques nous fait tenir dans les difficultés, les doutes, les désespoirs car elle vient nous remettre debout, nous ressusciter.

« Voir le visage de l’autre là où on ne le voit pas »

Olivier AbelOlivier Abel, disciple de Paul, Ricoeur, professeur de philosophie, d’éthique à la Faculté Libre de Théologie Protestante de Paris a accepté de répondre, pour l’Armée du Salut, aux questions posées par votre serviteur.

 

1. L’autorité est souvent perçue comme une course au pouvoir, ou comme la satisfaction d’un besoin de posséder, de maîtriser. Peut-on la comprendre autrement que ce qui m’empêche d’être libre ?

L’autorité est le propre de ceux qui se sont retirés du pouvoir et qui permettent ainsi aux autres de prendre pleinement leur place. Elle est ce que l’on reconnaît, ce qui permet de grandir. Cette reconnaissance est liée à l’autonomie de celui qui en est le sujet. Sans cela, il ne peut y avoir d’autorité. Egalement, il est important de se rappeler la distinction effectuée par Hannah Arendt entre autorité et pouvoir. Pour cette philosophe, le pouvoir s’exerce tout d’abord à plusieurs et consiste en la capacité de faire, le pouvoir de réaliser. Quant à l’autorité, il faut selon elle revenir au Sénat romain, constitué d’anciens magistrats, et qui n’avait aucun pouvoir, mais auquel revenait d’autoriser, et d’approuver. Le pouvoir consulaire pouvait très bien se passer de l’autorité mais il n’avait alors pas son appui.

Ce rapport à l’autorité est ce qui manque à nos démocraties. Il faudrait penser mieux cette dialectique entre pouvoir et autorité. Par exemple, il pourrait être souhaitable d’élargir les fonctions du Sénat à tous ceux qui se seront retirés des offices et pouvoirs dans les différentes sphères d’activité. Nous sommes, aujourd’hui, dans une conception gestionnaire ; nous manquons d’imagination. Quant aux relations entre ceux qui font notre société, les rapports d’égal à égal sont valorisés, cela crée alors une dimension de soupçon quant au rapport vertical. Il devient nécessaire de le penser autrement. Il nous faut toujours avoir à l’esprit que tout ordre, tout impératif doit être toujours d’amour. On ne peut obliger par la langue, si on ne mobilise pas par le cœur. L’obéissance doit toujours venir de l’intérieur, d’un consentement libre comme en réponse à un appel ; le philosophe Paul Ricoeur parlait d’obéissance aimante.

2. L’identité est un concept qui revient sur le devant de la scène. Comment la concevoir comme une dynamique, le fruit d’une histoire et non comme un carcan ?

La demande d’identité me semble la contrepartie de l’injonction à la modernité. Cette idée d’une ouverture générale ; d’une sorte de melting-pot où l’on peut toujours recommencer, qu’il est possible de se faire une identité ailleurs. Certes, au cœur de cela, il y a une dimension mystique. En Christ tout serait interchangeable, dans une charité absolue où l’identité individuelle n’est pas ce qui importe. Mais nous devons prendre garde à ne pas sous-estimer le besoin d’identité, le besoin d’inéchangeable, et finalement le besoin de finitude. En ce sens cette relativisation de l’identité est plus facile pour les « nantis », je veux dire pour ceux qui ont beaucoup d’identité, que pour ceux qui sont ballottés de lieux en lieux, contraints à fuir, les migrants. Des individus détachés de leurs racines vont rechercher des groupes identitaires.

Mais nous devons aussi avoir conscience que nous venons d’origines plurielles. Il faut développer le sentiment de multi appartenance. Les personnes ne sont ni jetées dans un melting-pot, ni ghettoïsées. Il est tout à fait possible d’être ceci et cela. Il y a des profils pluriels, de la même manière que personne n’est tout. L’identité est quelque chose d’ondulatoire et nous devons la chercher autant autour de la notion de promesse autant que dans un rapport élargi au passé, ce que nous ne faisons plus.

Ensuite, la rencontre de l’autre est essentielle. Mais pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait un autre. Cela exige la découverte de soi qui se fait aussi dans la rencontre. En découvrant l’étroitesse de l’autre, je découvre la mienne propre. Il faut à la fois découvrir ses propres limites et que l’on appartient à une société plurielle. Dans notre relation aux autres nous avons à réapprendre à dire « Je » qui nous conduira à dire « Nous ». Ce « nous » suppose d’accepter la conflictualité et d’être altéré, c’est un conflit à la fois surmonté et honoré. Il y a quelque chose d’intriguant dans une relation. Nous préférons demeurer ensemble à cause de ce qui nous différencie, ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord, plutôt que d’être séparé. Assumer notre identité c’est accepter, c’est être capable de vivre ces différentes tensions.

D’autre part, il nous faut prendre conscience qu’il y a des choses qui m’échappent et que je ne peux changer, ni échanger. Nos contemporains ont besoin de trouver une dialectique entre cette ouverture et ce lieu nécessaire pour se retrouver. L’Ecriture enseigne qu’il y a un temps pour tout. Aussi, il est important de trouver le rythme qui me fait être en plénitude. Un des chemins pour cette découverte est d’accepter de se faire confiance ; d’accepter que ce que je dis peut intéresser l’autre.

3. De quelle manière accueillir l’autre comme celui qui est « le différent de moi », mon semblable mais non mon identique ?

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ce commandement de l’Ecriture nous invite à travailler sur le thème de la ressemblance. Il s’agit, en fait, de voir le visage de l’autre là où on ne le voit pas. L’altérité consiste à se considérer soi-même comme un autre tout en sachant qu’il y a un va-et-vient permanent entre ressemblance et altérité. Il est important de rechercher une manière juste d’être en relation avec l’autre ; ce qui est différent de la proximité. Toutes les grandes religions, les grandes manifestations artistiques cherchent à manifester ce qui rapproche les êtres entre eux.  Notre société à besoin de ce rapprochement, de cette recherche de la bonne distance. Aujourd’hui notre société ne pense que les injustices et ne voit pas les humiliations, ce qui la rend donc incomplète. On ne cesse de répondre à un mal par un autre mal. C’est pourquoi il est essentiel d’établir un rapport prudent à l’égard du mal effectué.

D’autre part, même si nous avons la faculté de nous mettre à la place des autres il ne faut jamais croire trop vite que l’on est à la place des autres, croire qu’on le comprend. Il est important de travailler d’une manière dialectique sur la ressemblance et la différence ou si l’on préfère sur le couple respect/empathie. Cette dernière notion, dans son côté religieux, fait parfois peur. Mais la contraindre à rester dans le domaine religieux, où elle peut prendre le nom de « compassion », « charité », c’est la priver d’exister dans l’espace civique. Cependant, il nous faut être là aussi prudent car nos capacités d’empathie sont susceptibles d’humilier les autres. Il est important lorsque nous l’exerçons de toujours laisser une place à l’altérité, au respect car nous ne pouvons pas aller plus loin que cela dans une relation. L’altérité et le respect sont à exercer avec prudence car l’excès de l’un entraîne la domestication de l’autre, l’esclavage, et l’excès de l’autre entraîne le rejet, l’indifférence et l’exclusion. Une émulsion fine d’altérité et de ressemblance doit exister pour vivre une relation ajustée et échapper ainsi à ces deux écueils.

Consentir à la volonté de Dieu

Suivre le Christ
Suivre le Christ

Devant les tribulations de ce monde où les peuples s’entre-déchirent et les dirigeants exacerbent la partie la plus vile de leur autorité, de leur humanité, je me suis senti un peu oppressé et perdu. Est-ce possible que tout aille de mal en pis, que l’Etre humain n’ait rien appris de son passé, que l’histoire soit vaine ? Et puis ce moment de découragement passé, il m’est revenu à l’esprit un passage des Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola. Fidèle à cette tradition spirituelle, je me suis dit que l’Esprit Saint aidant, Dieu désirait me faire saisir sa présence active en ce monde.

Ignace de Loyola, dans ce passage (Ex. sp. 102) nous demande de contempler l’incarnation. L’histoire que nous donne à saisir le fondateur de la Compagnie de Jésus est lorsque les trois personnes divines ont décidé que la seconde « se fasse homme afin de sauver le genre humain ». Cette thématique du Salut de tout les hommes m’a interpellé en ce temps de Carême d’autant plus que la décision de Dieu est la conséquence de la conduite des hommes qui « descendaient tous en enfers ». Il est ici question du Salut qui résonne avec celle de la liberté des l’homme d’ignorer l’appel à la Vie que Dieu leur fait. Cette histoire peut ressembler à une sorte d’ingérence dans l’histoire des Hommes. « En quoi devrais-je obéir à Dieu, cela amputerait ma liberté » sommes-nous susceptibles de rétorquer. Cependant, nous ne pouvons tout de même reprocher à Dieu, à l’auteur de nos jours, de chercher à nous montrer le sens de la vie et sa raison d’être. Voilà le sens pour moi que prend cette délibération que nous demande de contempler Ignace de Loyola pour entrer dans le projet de Dieu de nous sauver.

L’auteur des Exercices veut aussi nous inviter à entrer dans une « connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin que je l’aime et le suive davantage » (Ex. sp. 104). Il s’agit d’entrer en communion personnelle avec le Christ, avec celui qui s’est incarné pour nous, pour nous sauver. Ignace avant toute chose nous invite à une intimité avec le Christ, à devenir, par sa seule grâce, son compagnon. Cette invitation peut nous faire comprendre que le Salut n’est pas d’abord d’agir pour agir mais agir dans et au nom de quelqu’un et de quelque chose. Nous pouvons toujours parcourir le monde, faire le bien autour de nous, nous dévouer en toutes choses, toutes œuvres de charité si nous ne sommes pas d’abord enracinés dans un désir mature nous risquons d’être déçu et d’y perdre notre vie.

Le désir dans notre vie est essentiel. Il ne faut pas confondre désir et convoitise. Le désir consiste à croire, à se développer, à rechercher une communion, une plénitude. Lé désir est en quelque sorte le consentement de la liberté. Ignace dans ce passage des Exercices nous fait demander au Seigneur d’accroitre notre désir de le suivre au plus près et en même temps nous donne de sentir et de goûter, au plus intime de ce que nous sommes, le désir, la volonté, l’ambition, la sagesse des trois personnes divines de sauver les hommes qui se dirigent « tous en enfer » par le don de la « seconde personne ».

Pâques est, par conséquent, l’achèvement du projet de Dieu, commencé à l’incarnation, de vivre la vie des hommes pour nous apporter le Salut. Ce projet prend tout son sens dans l’événement de la Résurrection qui nous dit que l’Espérance demeure et que la Vie a toujours le dernier mot. Mais comment passer du spirituel au temporel ? Comment faire en sorte que ce désir de rencontre de Dieu avec l’Homme pour le sauver me conduise non seulement au désir de le rencontrer mais d’aller vers mes contemporains qui sont, eux aussi, sujet du Salut de Dieu ? En fait, il s’agit de trouver le point de rencontre entre contemplation et action qui permet de rechercher Dieu en toutes choses.

Il faut revenir, il me semble, à ce que propose Ignace dans cette contemplation. Il nous propose de voir, d’entendre et de regarder. Et si nous utilisions, à notre tour, ces trois verbes avant de mener une action décisive. Si nous prenions le temps de bien analyser ce qui est en jeu. Un peu comme Ignace à la lecture de la vie des saints qui eu le désir d’entreprendre de grandes choses à l’image de François d’Assise ou de Dominique pour la plus grande gloire de Dieu, osons l’imiter pour mieux le servir et mieux l’aimer et par conséquent nos contemporains.

Cette contemplation de l’incarnation nous amène donc à réaffirmer notre désir de suivre le Christ en l’enracinant dans le discernement. Il ne s’agit pas seulement de vivre en Sa divine présence mais de vivre de Sa divine présence. Cette délibération nous offre le Salut mais fait aussi appel à notre liberté. Libre d’accepter ce Salut signifie que nous avons la liberté de nous reconnaître aimé d’une manière gratuite et infinie par ce Dieu là, qui a choisit de venir à notre rencontre dans l’intimité et l’humilité de notre condition humaine. De cette liberté, de ce choix qui doit être sans cesse renouvelé nous devons en faire bénéficier les « autres hommes parcourant la face de la terre » en leur permettant eux aussi de vivre de cette grâce. Autrement dit, il m’apparaît nécessaire de s’engager sous « l’étendard de la croix » au service de nos contemporains dans ce qui fait notre quotidien le plus banal. Les solutions de paix au niveau des États ne pourront germer que si cette dernière existe non seulement en nos cœurs mais aussi au niveau le plus élémentaire de nos lieux de vie, pour reprendre ce que dit le Bienheureux Jean XXIII dans son encyclique Pacem in Terris (n° 165). Soyons donc attentif à faire régner la Paix en prenant tout les moyens nécessaires.

Combattre avec Dieu

Cette marche vers la clarté de Pâques que nous entreprenons tout au long du carême nous entraîne au combat pour retrouver le chemin de Dieu. Tout au long de notre vie de foi nous sommes invités à nous conversion, à changer nos habitudes, nos comportements, notre manière de pensée pour essayer de ressembler davantage au Christ. Le carême nous invite donc d’une manière toute particulière à nous exercer au combat spirituel.
Le combat spirituel est bien expliqué par l’apôtre Paul dans son épître aux Ephésiens (6, 10,20). A travers la métaphore de l’équipement du combattant, il nous fixe des repères à la fois pour se protéger mais aussi pour entrer en lice contre tout se qui nous risque de nous détourner de notre vocation chrétienne. Ce combat est à mener au travers de plusieurs grandes batailles qui toutes visent à redonner à la personne humaine sa dignité de Fils de Dieu. La première d’entre elle est la lutte contre le mal. Il s’agit d’un ennemi particulièrement sournois et fourbe qui se loge un peu partout et surtout dans tout ce qui pourrait permettre de croître. Un des signes de l’action de l’ennemi est le découragement et la désespérance. Dans ces moments, il faut redoubler de prudence et s’armer de patience sans oublier d’intensifier sa prière et le partage avec des frères et sœurs.
Le choix des armes est important dans ce combat. Il est important tout d’abord de demander au Seigneur la grâce d’être rempli de sa paix, de sa joie; c’est lui le Maitre que l’on désire faire régner dans nos vies. Il est l’Eternel Seigneur de toutes choses en qui le Père a mis tout son amour révélé par l’Esprit. Il est l’auteur de la notre Mission et le Maitre de la Joie. Ainsi armés nous pouvons partir au combat sous l’étendard de la Croix. Cette lutte il nous faut d’abord la mener en nos cœurs et à nos âmes. Comment pouvons-nous essayer d’annoncer le Prince de la Paix si nous sommes en guerre à l’intérieur de nous ? Prenons le temps de nous laisser pacifier par celui que nous servons car les ruses de l’ennemi de la nature humaine sont rudes et nombreuses.
Notre désir est d’apporter à ce monde le salut qui nous vient de Dieu. Ce salut qui consiste à délier les chaînes de ceux qui sont prisonniers de leur vie, de leur situation. Nous ne devons pas nous satisfaire du provisoire, du précaire, de l’a peu près. Nous sommes appelés à annoncer la Vie, à donner la Vie alors pourquoi nous contenterions-nous d’un feu de paille alors que le feu de l’Amour nous est donné en héritage ? Cela demande aussi un enracinement dans le concret, une attention de chaque instant et aussi d’accepter la responsabilité de nos actions. Il faut être également très prudent à l’égard de notre désir de reconnaissance et de la culture ambiante des résultats. Notre ambition est autre et notre plaisir ne consiste pas en des résultas chiffrés. Il faut se rappeler la joie qu’évoque Luc dans son chapitre 15 à propos de la brebis perdues. Cela nous place dans la perspective de tout faire pour ceux vers lesquels nous sommes envoyés et mais aussi de savoir leur laisser toute la liberté d’agir. Nous ne sommes pas à leur place, nous ne vivons pas pour eux, ni par eux ; seulement avec eux. Nous sommes appelés à une fraternité universelle ce qui signifié être à côté dans un compagnonnage et non dans une fusion/absorption.
Ce ne sont là que quelques pistes pour entrer dans ce combat où Dieu nous attend pour bâtir son règne. Il faut résolument vivre en communion avec les trois personnes divines qui nous montrent le vrai mode de relation qui est un échange permanent. C’est dans cet attachement à la fois personnel et communautaire à ce Dieu trinité que nous trouverons l’enthousiasme, la force et l’énergie d’entrer en résistance afin que la dignité de l’être humaine ne soit jamais bafouée. Notre foi qui entraîne notre action doit favoriser des conditions de vie de chacun de ceux qui sont nos frères et sœurs afin et qu’il puisse vivre en plénitude dans la paix, la joie et l’allégresse.

Splendeur de l’Amour de Dieu

Pendant les quarante jours où nous nous préparons à la fête de Pâques, nous sommes invités à entrer avec le Christ dans sa Passion. Chemin d’humanité, chemin de vérité, chemin d’authenticité qui nous invite à mieux le connaître et mieux l’aimer, mais aussi à découvrir davantage combien nous sommes souvent prompts  à lui tourner le dos.

Il y a toujours un avenir avec Dieu
Il y a toujours un avenir avec Dieu

Lorsque nous prenons le temps de regarder les événements qui conduisent Jésus à sa Passion et sa Résurrection nous pouvons être étonnés du comportement des foules, voire scandalisés par leur manque de constance et leur retournement, leur renoncement à leur foi très rapide. Ainsi, lorsque Jésus entre solennellement à Jérusalem (Lc 20), il est accueilli en Messie, la foule l’acclame, nappe de manteaux le chemin qu’Il emprunte assis sur l’âne royal. Quel enthousiasme, quelle consécration, Jésus est enfin accueilli comme il se doit, pouvons-nous penser. Cependant, l’Evangile n’est pas un conte de fées, avec un happy end, il est puissance de contestation de nos comportements et de nos fonctionnements complexes.
En effet, Jésus, dans ce passage, ne fait pas de triomphalisme, il demeure pleinement dans sa mission prophétique et nous renvoie à notre propre réalité. Ce qui compte, ce n’est pas de le célébrer avec tambours, trompettes et acclamations, c’est juste de l’accueillir pour recevoir la joie et la consolation. Sa Parole nous dérange souvent, même les pharisiens veulent le faire taire, mais il nous fait saisir qu’elle vient d’ailleurs, qu’elle est vie, force, dynamisme. Il n’est pas possible de taire cette Parole qui est acte, et qui veut nous construire en maison de paix, en rempart contre l’injustice, le mensonge et l’égoïsme. Accueillir Jésus, tel qu’il est, même dans ce qui me dérange, c’est être en mesure d’accueillir l’autre tel qu’il est, dans la simplicité du quotidien. Mais, pour cela, il nous faut nous enraciner dans la constance d’une foi en Dieu, en ce Dieu fait homme qui ne cesse de nous appeler à devenir sa ressemblance (1 Jn 3, 2). Ce n’est pas plus facile pour nous aujourd’hui, que pour les disciples  de Jésus qui vivaient avec lui au quotidien.
Quelques versets plus loin, nous prenons conscience de la versatilité des contemporains de Jésus. Une foule vient l’arrêter et parmi elle, Judas, un de ses intimes, de ses compagnons de chemin. Quelle déception doit habiter Jésus, mais au lieu de s’y appesantir, au lieu de lui faire un reproche, lui rappelant sa condition de disciple, Jésus le remet devant ses responsabilités : « c’est par un baiser que tu trahis le fils de l’homme » (Lc 22,48). Même comportement devant les gardes qui veulent l’arrêter manu militari. Jésus ne cesse de remettre l’homme devant ses inconséquences, ses contradictions. Il met en lumière la fragilité de nos prises de position, non pour les condamner définitivement et nous y enfermer mais pour nous inviter à nous appuyer d’abord sur Lui (cf . ps 8, 5). Là, est la pierre de fondation, sur le Christ, sur sa Parole qui nous invite à regarder plus loin, à oser affronter nos peurs, nos doutes, nos questions. L’apôtre Pierre ne s’y est pas trompé, lorsqu’il a pleuré, après s’être rendu compte qu’il avait trahi son maître et ami. Pierre comme Judas a trahi, mais la différence est que le premier s’en est repenti, ses pleurs et son mouvement en sont le signe. Pierre prend conscience de l’importance de la Parole du Christ et en la faisant sienne accepte de sortir de son refus, d’assumer son appartenance au Christ. Il y a toujours un avenir avec Dieu, il suffit d’accepter de lui faire confiance, de se remettre devant lui, à l’écoute de sa Parole.
C’est cela la puissance de Pâques, l’ouverture à l’inouï de la splendeur de l’Amour de Dieu. Il ne cesse de venir en notre monde, en nos vies, afin de les transformer, les transfigurer, les inonder de sa lumière jaillissante. Cette lumière du matin de Pâques nous fait tenir dans les difficultés, les doutes, les désespoirs car elle vient nous remettre debout, nous ressusciter.

Claude Dagens : un évêque libre de la Tradition

Il y a des rencontres qui valent des cours et des manuels entiers d’ecclésiologie. C’est le cas de celle avec Claude Dagens, académicien et évêque d’Angoulème. Sur Paris, il loge chez les Sœurs de l’adoration. Ce détail anodin peut nous faire saisir l’enracinement profond qui émane de ce bordelais : le Christ. Il vous y accueille simplement, dans une des pièces de l’hôtellerie, vous demande de prendre place et vous écoute. Réaliser une interview à Claude Dagens c’est accepter d’échanger un peu de soi. Il est d’une disponibilité qui ferait pâlir un bénédictin.
L’information est faîte pour informer et non pour être déformée
Lorsque vous êtes communicant, ce que je suis modestement, vous en prenez déjà pour votre grade. Avec beaucoup de sympathie, d’empathie, monseigneur Dagens vous fait saisir que vous avez un grand défaut ; celui de voir l’immédiat. Ceci dit, il accepte tout de même de reconnaître que vous êtes là dans votre rôle d’informer. Il s’en suit une discussion digressive sur cette mission d’informer. Et là, vous saisissez que l’immédiat, bien que nécessaire, doit savoir faire la place à l’indispensable. Ainsi, lorsque les médias évoquent une allocution du Pape ou de l’un ou l’autre pasteur de l’Eglise, il n’est pas obligé de flatter les bas instincts et de donner une information biaisée. Car, bien souvent, ces prises de parole visent des réalités bien plus épaisses et pertinentes que des questions de préservatifs, mariage, etc. Elles sont destinées à la croissance de l’intelligence. C’est une bonne leçon de journalisme que vous recevez là. L’information est faîte pour informer et non pour être déformée.
Le but de l’Eglise n’est pas l’Eglise
Cette (re)mise en perspective effectuée, nous pouvons aller en eaux profondes avec ce Pasteur attentif des signes des temps. Quand il s’agit d’échanger à propos de l’Eglise, il est tout aussi pertinent et perspicace pour mettre en lumière sa réalité ontologique. Avec Claude Dagens nous percevons bien que les questions satellites ne sont pas l’essentiel de sa pensée. Ce qui lui importe c’est de donner la vision d’une l’Eglise appelée à vivre sa mission qui n’est pas de s’auto-annoncer, ni de s’auto-proclammer. Il aime dire avec insistance que « le but de l’Eglise n’est pas l’Eglise ». Il utilise cette phrase pour faire saisir que l’Eglise est « le doigt de Jean-Baptiste » qui montre le Christ. Appartenir à l’Eglise, pour le Pasteur de l’Eglise qui est à Angoulême, c’est avant tout vivre et témoigner d’une relation vivante avec le Christ. Le reste n’est pas essentiel. Il reconnaît tout de même l’intérêt de l’institution mais la replace dans une perspective de service du corps entier. Vivre comme chrétien pour l’Eglise c’est être infidèle à sa mission. Il faut, s’il on en croit cet évêque académicien, comprendre, saisir et vivre «  que le but de l’Eglise est de permettre la rencontre avec Dieu. ».
Sécularité et apostolicité
Le contenu de la foi chrétienne est une pierre d’achoppement, c’est même, en quelque sorte, constitutif de son identité. Le chrétien, celui qui confesse « Je crois en Dieu qui s’est fait homme en Jésus » témoigne déjà d’une incongruité. Cette confession est une réponse à un appel nous dit Claude Dagens. Il est important de ne pas nous sentir prisonnier, esclave d’un système même et surtout dans nos sociétés sécularisés. A propos de ces dernières, l’évêque d’Angoulême nous invite, nous incite à demeurer ferme dans l’espérance : « Il y a  un combat chrétien à mener, celui ‘d’espérer contre toute espérance ‘ ». Ce n’est pas un appel neuf, Paul nous l’enseignait déjà, mais c’est une dimension, une dynamique à réentendre afin de ne pas nous laisser aller au désenchantement. De même, il nous indique une autre mission du chrétien qui est celle d’être attentif, vigilant à l’autre et au respect de sa dignité. Ce ne sont pas là des conseils révolutionnaires, ce n’est pas le genre de Claude Dagens, mais ceux issus d’une sagesse, celle de l’Evangile puisque « l’homme est la route de l’Eglise » (CA 6).
Cet échange avec monseigneur Dagens a saveur d’Evangile. Sa présence, ses réponses patientes et argumentées vous donnent le visage d’une Eglise en phase avec le monde, avec les questions que les hommes et les femmes de ce temps se posent. Il n’a pas des réponses formatées, ce sont plus des pistes pour avancer, des jalons pour un chemin qui reste à parcourir à la suite du Christ. Sa devise épiscopale, « i » (va), la plus courte du monde en est comme le signe et le rappel.

Compléter l’effort militant par un effort de connaissance

Jérôme VIGNON

Jérôme Vignon, président de l’ONPES (l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) et des Semaines Sociales de France a bien voulu accorder pour les publications de l’Armée du Salut en France.
Vous êtes aujourd’hui Président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Pouvez-nous dire en quoi consiste cette nouvelle mission qui vous est confiée et de quelle manière cet organisme peut aider à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Le rôle de l’ONPES est de révéler ce qui n’est pas vu. Ainsi, nous lançons des travaux, des méthodes par rapport aux personnes qui sont sans toit. Nous avons ainsi une perception d’une part de ce qui est visible c’est-à-dire de se rendre compte qu’il y a des personnes à la rue, qu’elles sont dans une situation difficile.
Mais ces personnes ne sont pas les seules à vivre dans des conditions précaires, il y en a qui logent dans des caravanes, chez des amis…Le fait d’être sans toit, sans un véritable « chez soi » est beaucoup plus fréquent que d’être à la rue. Nous essayons de mesurer les différentes situations où il n’y a pas de « chez soi ». Si on ne mesure pas cela, nous ne serons pas alors outillés pour être solidaire des personnes et pouvoir leur offrir un logement plus humain, plus digne. C’est beaucoup plus compliqué que des statistiques. Pour ces mesures nous avons besoin du concours des personnes elles-mêmes. D’où la nécessité d’être accompagné dans cette démarche par le secteur associatif. La connaissance partagée est nécessaire et elle se construit avec des acteurs.
L’ONPES est conçu comme un lieu de rencontre composé de chercheurs, de membres du secteur associatif et de membres de l’administration. C’est un véritable travail conjoint qui permet de voir ce que l’on ne voit pas, de mesurer et de connaître les causes et d’en faire prendre conscience au public. Par cette analyse nous cheminons vers la résolution du problème.
Nous pouvons aider également grâce à l’évaluation des stratégies par rapport aux effets attendus (Dalo, RSA, ASE, CMU). A cet égard, il est nécessaire de passer d’une optique assistancielle – discretionnelle à une perspective de lutte contre l’exclusion par la loi par une reconnaissance des droits. L’ONPES est indépendant et a ainsi une large autonomie de choix. Ainsi, l’évaluation peut avoir une certaine crédibilité. Ainsi, nous avons été chargés par le CNLE (Conseil national des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion) de la question du « reste pour vivre » suffisant pour éviter la pauvreté. Cette étude constitue une évaluation des minima sociaux et du non accès de certaines personnes aux allocations. Il s’agit de desceller et de mettre en évidence l’entrée dans la pauvreté qui reste collée à l’exclusion. Ainsi, une étude sera menée quant aux mécanismes, aux processus. Il faudra aussi réfléchir aux causes et à la part de la société civile et de l’Etat dans la pauvreté.
Pour bien comprendre la pauvreté, il faut avoir s’appliquer à trois domaines de recherche :

  • la difficulté d’accès aux droits
  • Comprendre pourquoi le taux de pauvreté des enfants est supérieur au taux moyen de pauvreté de la population. Cette pauvreté des enfants risque de conduire les adultes qu’ils seront demain à demeurer pauvre. Le risque ici est celui de la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.
  • Le rapport entre pauvreté et marché du travail. Il est important que nous puissions éclairer le lien entre pauvreté et accès à l’emploi. :
      – Il existe des difficultés structurelles;
      – Les travailleurs pauvres ne progressent pas, malgré leurs souhaits, ainsi ils demeurent en situation de temps partiels contraints Par son caractère propre le marché du travail les fait entrer dans une sorte de cercle vicieux.

L’accès à l’emploi permet de sortir de la pauvreté. Il faut aussi se poser la question des emplois non qualifiés viables. L’emploi est un lieu de réalisation de la personne. Egalement, il est essentiel de comprendre l’intérêt de l’accompagnement dans son rôle de soutien social. De même il faut creuser la différence entre emploi et activité. L’emploi est associé à une rémunération, l’activité non mais elle est un processus où les personnes sont capables de rendre un service accompli dans des conditions qui ne trouveraient pas d’employeurs. Cela contribue néanmoins à leur épanouissement. Cela les rend capable de s’exposer ensuite au marché du travail.
D’une manière plus générale il faut une véritable approche méthodologique. C’est techniquement difficile et c’est là que l’ONPES peut aider. Il faut s’interroger sur la question de l’approche partagée et de sa fiabilité. Quant à l’amélioration de la méthode, elle pourrait passer par la comparabilité selon la géographie, même si ce n’est pas directement lié à la lutte contre la pauvreté ; cela permettrait d’avoir une vision des choix des départements faits quant à l’accompagnement du travail social. Ceci afin d’avoir un noyau d’indicateurs. Enfin, il est indispensable aujourd’hui de compléter l’effort militant par un effort de connaissance. Pour mobiliser les pouvoirs publics et l’opinion il est nécessaire de montrer qu’il y a du nouveau, de l’amélioration d’où la nécessité du travail de mesure.
L’année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale vient de se terminer. Bien qu’il soit trop tôt pour faire un bilan, quelles pistes l’Europe peut-elle tirer de cette thématique spécifique pour aider les personnes les plus fragiles, sachant que ce n’est pas une de ses compétences ?
C’est un paradoxe ancien. La Commission Européenne, le Parlement ont toujours cherché à encourager l’innovation sociale sans avoir pour autant de compétences claires. Le Conseil Européen n’a pas de base juridique pour cette ligne budgétaire, cependant avec l’article 189 du Traité de Maastrich, une compétence d’animation est donnée. Cette dernière permet notamment d’observer avec fiabilité un échantillon de la population par âge et revenus. Cela donne une indication claire sur la pauvreté matérielle et monétaire. Une décision prise à l’unanimité permettrait par exemple de définir un seuil minimum de ressources pour toute l’Union Européenne. En 1998, il y a eu une reconnaissance, par la Commission,.des compétences de l’UE en matière d’inclusion active. Depuis la Traité de Lisbonne en 2000, la Méthode Ouverte de Coordination a permis aux gouvernements de se voir doter de véritables outils même si les bases juridiques ne permettent pas de proposer des directives.
L’Europe contribue à la lutte contre la pauvreté grâce aux fonds structurels. Ces subventions aident à lutter contre la pauvreté mais ne soignent pas ses racines. Cette pauvreté est souvent la conséquence d’un problème autour de l’emploi : insuffisance de qualification, d’aptitude à se présenter pour un travail… Les politiques se mobilisent et se sentent obligés d’honorer de leurs présences les grandes manifestations européennes autour de cette année 2010 consacrée à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Cela peut sans doute les obliger à proposer certaines résolutions et propositions aux opinions publiques qui sont favorables à cette lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Aujourd’hui la peur de l’autre, de l’étranger, du migrant devient de plus en plus prégnante. Comme chrétien engagé, président notamment des Semaines Sociales de France, dont le thème l’an passé était « Migrants, un avenir à construire ensemble », quelles pistes pouvez-vous donner pour vivre ce rapport à l’autre d’une manière ouverte et apaisée.
Il me semble que la première chose à faire c’est de purifier son propre esprit. Lorsque l’on est dans un état de crainte ou de tension les rapports à l’autre peuvent être vécus de la même manière. La ressource spirituelle permet de percevoir nos manques et nos faiblesses, et en les partageant nous constatons qu’il y a là un véritable enjeu à l’égard de l’autre, du plus fragile. L’autre nous renvoie à nos propres faiblesses. En permettant à l’autre de tenir sa place, de lui garantir un respect nous nous réhabilitons nous-même. Lorsque l’on rencontre des jeunes hésitant sur le chemin à prendre, il est conseillé de les encourager à s’engager dans un chemin vers l’autre. Cela permet de relativiser nos propres problèmes.
La question de la laïcité recoupe cette question de l’étranger, de l’autre. Il y a une portion de la population française pour qui il faut combattre « le religieux ». A côté de cela, il y a tout de même une certaine bienveillance à l’égard du « religieux ». Même si la générosité demeure, elle est éphémère. Les personnes les plus modestes sont souvent les plus généreuses Et cette grande cause nationale qu’est la solitude est une bonne idée qui va nous inviter à sortir de cette « inertie de soi » qui peut nous entraîner dans un égoïsme forcené.