Plaidoyer pour cet « insaisissable vivre ensemble »

Je ne veux pas tomber dans le travers du « on nous cache tout », de la théorie des complots mais plus la France s’enfonce dans ses problèmes, plus le Palais nous sort des petites phrases, des coups bas, plus est envoyé devant les caméras un Frédéric Lefebvre déversant son fiel insultant et provocateur. Mais voilà, au détour de son discours sur l’agriculture, celui qui occupe la magistrature suprême depuis 2007 – par le choix de 53% des suffrages exprimés et d’une participation record de près de 84% – a sorti la fameuse phrase, qui a fait le tour des médias : « J’ai été élu pour défendre l’identité nationale française ». Mon sang n’a fait qu’un tour. Qu’est-ce que cela veut bien dire, l’identité française et ce rapport à la terre. Je me suis d’abord rappelé mes cours d’histoire, et du sang « étranger » – qui soit dit en passant était aussi rouge que celui des Français – venu inonder la terre de France, pour la défendre. Je me suis souvenu également, de mon mentor en politique, de celui a qui je dois cet engagement, Bernard Stasi. Ce grand homme politique, à écrit en 1984 un ouvrage  L’immigration, une chance pour la France puis en 2007 : Tous Français. Ces ouvrages m’invitent à réfléchir sur cette identité nationale française, j’y puise dans ce dernier des éléments pour la réflexion ci-dessous.
Tout d’abord, il me semble que les politiques, au lieu de fustiger par la petite phrase les déclarations du Président, devraient lui répondre : « chiche, parlons-en, discutons et réfléchissons ensemble ». Mais, voilà, le courage semble manquer. De même que pour faire une alliance entre « force de progrès » pour bâtir un projet audacieux et courageux pour une alternance en 2012 (mais là n’est pas mon propos). Qu’est-ce que signifie être Français aujourd’hui à l’heure de la mondialisation, de la construction européenne si difficile. Si cela veut dire que nous avons des parents, des grands parents et ce jusqu’à la nième génération qui ont cette nationalité, peu de monde alors y sont (le Président lui-même qui, soit dit en passant, est d’origine hongroise – sic ).
La France géographiquement et culturellement est un terre de passage, de métissage, d’échange. Elle s’est construite (dans tous les sens du terme) sur des forces issues de l’immigration que nous sommes allés chercher ces dernières années ou qui sont venues pour se réfugier de conditions de vie désastreuses. Donc, cela ne veut pas dire grand chose au niveau purement administratif. Peut-être qu’il faut chercher au delà, dans une dimension que l’on aborde assez rarement en politique, parce que ce n’est pas électoralement correct ou rentable, les valeurs. Ces valeurs qui font que la France tient un rôle particulier dans le paysage international. Ces valeurs issues de 1789, qui font la grandeur et l’honneur de notre pays, cette invention que nous pouvons revendiquer haut et fort : les droits de l’homme. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas peuvent y trouver de quoi méditer et construire un à-venir pour notre pays. Voilà ce qui fait la France, une vision de l’Homme et des rapports entre eux. A partir de cela nous pouvons avoir un référentiel commun et y prendre appui pour construire le monde de demain.
A côté de cela, il y a l’argutie politique, facile et récurrente chez le Président, qui éveille au fin fond de notre être la bête qui a peur, et qui sommeille en nous et qui ne demande qu’à être réveillée. La Peur de la différence, que l’autre ne soit pas comme moi. Surtout si sa peau, sa langue, sa religion ne sont pas identiques aux miennes. Facile, beaucoup trop facile de faire de jeu là. C’est encore un lieu de combat politique certes mais avant tout humain. Pourquoi ne pas faire de cette différence une richesse, plutôt qu’un obstacle. Les religions ont ici un rôle à jouer. J’ai apprécié ces étals de pâtisseries devant les épiceries de Seine-Saint-Denis les soirs de Ramadan. J’aurai tant aimé m’inviter à ces festivités pour mieux les comprendre et bâtir avec mes frères musulmans ce « vivre avec » et non ce « côte à côte » ou bien encore pouvoir célébrer Kipour avec mes frères juifs. Ce ne fut pas possible mais j’aimerai tant que nous puissions vivre dans une démarche audacieuse de partage des cultures et des religions.
Je suis sensible à ce que Bernard Stasi écrit à propos de l’inévitable et de l’indispensable construction, via une véritable audace politique, d’une mixité sociale empreinte d’une volonté ferme de bâtir un vivre ensemble : « Il suffit parfois de franchir le pas pour faire tomber les préjugés. Pour changer le regard. Pour trouver des convergences inattendues. C’est me semble-t’-il la première étape en direction d’une nouvelle fraternité française. Un préalable indispensable « (Tous Français, l’immigration, la chance de la France, Hugo&Compagnie, janvier 2007, p, 25). La fraternité, ne serait-elle pas une des valeurs piliers sur lesquelles notre République est bâtie ?
Quel sens prend cette valeur fondatrice de la France alors que l’on cherche à répertorier, incidemment, les « vrais français » des « faux français ». Ceux qui auraient le droit de rester et ceux qui n’auraient pas ce droit. La fraternité exige la transparence et l’égalité de traitement (tien c’est aussi une autre valeur fondatrice de notre république) et ce afin que la liberté soit vraiment respecté (voilà la boucle est bouclée). Il est vrai que nous ne pouvons pas « accueillir toute la misère du monde », pour reprendre l’expression malheureuse de Michel Rocard, mais nous avons un devoir de ne pas être responsable de plus de misère dans la manière dont nous accueillons ceux qui choisissent de venir en France. Là encore, nous devons agir avec le sens de la justesse et de la justice dans les mesures prises. L’actualité récente des afghans reconduits dans leur pays en est l’illustration. Quel honneur pour le pays des droits de l’homme d’exposer des personnes à la guerre. C’est presque une condamnation à mort déguisée. Il y a des manières de faire qui sont inacceptables de la part de pays qui se vante d’être civilisé et démocratique.
Les expulsions à grand coup de forces policières me semble une atteinte au droit de l’homme. Nous rajoutons de la souffrance à ces personnes « déracinées ». Elles n’ont pas quitté leur pays, par plaisir, pour prendre des vacances, mais parce que cela leur paraissait une situation de moindre mal. De jeunes afghans témoignent que même si leurs conditions de vie en France sont rudimentaires, c’est bien mieux que de subir le feu des bombes. Encore une fois nous avons une histoire qui nous invite à une action responsable et honorable. Il me semble que nous prenons les problèmes non pas dans une perspective plurielle, qui nous interrogerait sur notre rapport au monde et sur l’effet de notre action mais une dynamique du côte-à-côte, problème après problème, et ce peut-être encore une fois pour faire du buzz. Ainsi, nous parlerons encore et encore de ce qui se passe au Palais et des actions, ma foi peu glorieuse, des courtisans de son locataire.
Cependant, le problème des personnes en situation irrégulière demeure. Dans l’ouvrage cité plus haut, Bernard Stasi estime que « la France a besoin d’une éthique d’action et d’accueil s’appuyant sur des règles généreuses et fraternelles » (p. 86). Par exemple, il explique que la scolarisation des enfants est un démarche symbolique, de la part des parents, d’adhésion à la France. Avec lui, j’estime que les familles « sans papier », avec des enfants scolarisés ne devraient pas être expulsés. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres propositions. Mais ce sont par ces enfants que l’intégration pourra passer. L’école est un formidable terreau pour apprendre la richesse et la différence de l’autre. Même si les enfants sont parfois terribles entre eux, c’est aux éducateurs (parents et personnels de l’Education Nationale) de travailler sur le respect et l’appréciation de la différence. La fraternité passe aussi par là.
La Présidence veut promouvoir l’identité nationale et l’intégration. Dans ce cas, qu’elle commence à respecter ceux qui demeurent en France. Il est difficilement acceptable que certains départements soient montrés du doigt comme des lieux « hors normes » (eg la Cité des 4000 à la Courneuve). Il est tout aussi inacceptable qu’ils y aient sur le Territoire des zones de non droits. Mais avant d’intensifier la présence policière, à grand renfort de CRS, ne serait-il pas mieux de privilégier les associations de quartiers, les instances de médiation favorisant la connaissance mutuelle et la formation des habitants. S’il n’est pas donné les moyens de s’intégrer aux personnes de issues de l’immigration, il est évident qu’elles ne se sentiront pas chez eux. Pourtant, ils ont choisis cette France, qu’ils aiment, bien souvent, tout autant que leur pays d’origine. Acceptons, une fois de plus, que leur différence soit une richesse et pas seulement culinaire. Par exemple, ils ont des traditions religieuses, littéraires, coutumières que nous ne connaissons pas, au lieu de les fustiger et de leur demander de faire « comme les bons français », allons à leur rencontre, demandons leur de nous expliquer, de nous former. L’échange de savoirs peut et doit contribuer à faire l’unité du pays. C’est aussi aux médias d’exercer une vigilance.
Dernièrement, le maire de Pantin, Bertrand Kern, évoquait, à juste titre, la récurrente illustration, par ces derniers, du « quand ça va mal » par la Seine-Saint-Denis. C’est non seulement agaçant mais à la limite insultant pour ses habitants. Ce département bouge, change comme la France. Ne restons pas dans des préjugés, dans un confort intellectuel bourgeois. Ayons le courage de nous bouger pour le changement. En Seine-Saint-Denis, certes il y a des quartiers difficiles, mais il y a aussi des personnes qui y vivent et travailent dans une quiétude et un confort de vie. Les politiques tâchent de changer cette image, non pas en éradiquant ce qui gène mais en cherchant à associer la diversité des populations. C’est dans la rencontre, dans le brassage, dans la construction difficile mais passionnante de la mixité sociale que nous ferons de la France ce pays que tant nous envient. Ce ne sont pas quelques mesurettes médiatiquement rentables qui feront que les personnes issues de l’immigration pourront lutter contre la stupidité des préjugés des recruteurs. Un candidat doit être jugé sur ses capacités pour le poste et non sur son facies ou son nom. Un CV anonyme ne changera rien c »est aller à la facilité, Il y a des lois en France, il faut les faire appliquer et donc sanctionner sévèrement les employeurs qui procèdent ainsi. Ce n’est certes pas facile, cela demande une vigilance accrue de la part de tous. Il ne s’agit pas non plus de tomber pour le coût dans la dénonciation « positive » (qui aurait des relents de Vichy).
Demeurons attentifs à l’autre, même dans ses comportements irrespectueux. Sachons lui en faire la remarque, c’est aussi cela la fraternité et c’est promouvoir l’idée de justice. Être juste c’est agir dans la promotion de la dignité de l’Homme. A ce propos, il est étonnant que les forces de police ne me contrôlent jamais au coeur des Halles à Paris. Serait-ce parce que je suis blond aux yeux bleus, avec un style plutôt classique ?
Identité nationale et immigration sont bien liées et un ministère alliant les deux n’est pas si stupide s’il n’était pas en fait un ministère de la désintégration du lien sociale, de la décomposition de la différence et de cette belle richesse qui fait la France. Ce ministère aujourd’hui exacerbe la différence au lieu de la promouvoir. Aujourd’hui la politique menée en terme d’immigration fait insulte aux traditions d’accueil multiséculaires qui ont fait la France. Il ne s’agit pas, une fois de plus, d’accueillir tout le monde, mais peut-être de permettre à ceux qui veulent venir en France de motiver leur demande et de mettre tous les moyens à leur disposition pour qu’ils s’intègrent et réalise leur rêve de devenir Français. Il m’apparaît, comme à Bernard Stasi, que l’immigration est bel et bien une chance pour la France à la condition qu’elle nous bouscule dans notre quotidien et que j’accepte de faire une place à l’autre qui vient de me déranger. Cet autre qui a bien souvent le courage, la pugnacité, l’enthousiasme de vouloir s’en sortir. Simplement, comme une revanche, comme un fanal qui viendrait nous dire qu’il aime cette France, qu’il veut la servir et y demeurer comme n’importe quel « Français de souche ».
Merci à mon ami, Bernard Stasi, pour ces belles lignes. Merci de long combat contre toutes les formes d’exclusion, merci à lui de donner comme message aux politiques actuels que les valeurs doivent avoir la priorité sur l’électoralisme. Il faut mieux perdre une élections que de perdre ses convictions, cependant il est bon de gagner une élection grâce à ses convictions. Les belles phrases, les belles déclarations et les beaux campements sur des positions aussi stériles que stupides tournant autour du « moi je, moi d’abord » ne font pas honneur à la France. Terreau des plus belles batailles pour un monde meilleur et inventeur de cette promotion de l’homme et de tout de ce qui fait l’homme. En refermant ce livre, je me réjouis d’avoir lu ces pages réalistes, honnêtes et convaincantes. Je regrette que seulement que des hommes comme Bernard Stasi n’existent plus – et pas encore – pour faire entendre à la France un message de véritable espérance. « Ensemble, tout est possible » disait le slogan de campagne du Président actuel. Il ne s’y est pas trompé mais ne l’applique pas, ou alors cet « ensemble » ne signifie pas la même chose pour lui et pour moi. Oui, c’est ensemble, avec toutes les hommes et les femmes de progrès, habités par une haute idée de la France pour la promotion de la justice pour chacun, que nous pourrons former une alternance au pouvoir actuel. Je forme aujourd’hui ce voeux et j’espère que mon espérance ne sera pas déçue.
Les derniers mots de cet article, je les laisse à l’auteur de Tous français comme en testament de son long combat pour la dignité de l’homme et de la France : « La France tout entière doit bouger et elle doit bouger maintenant, sans attendre, sinon elle se crispera autour de revendications communautaristes qui ne feront qu’accroître les tensions » (p. 132)

Servir la « res publica »

Étymologiquement, la république est la chose publique. S’engager en politique c’est d’abord être mû, j’espère, par ce désir d’apporter un renouveau, un bien à cette chose publique dont chaque citoyen, en démocratie, a la responsabilité. Nous sommes tous responsables de la cité. Au travers de scrutins électoraux, nous déléguons cette responsabilité à des hommes et des femmes qui sont appelés à nous en rendre compte au quotidien et pas seulement en période électorale. Les élections sont la confirmation ou l’infirmation de la bonne gestion du projet pour lequel nous avons mandaté ces représentants. Gageons qu’ils sont tous, de prime abord, sensibles à l’amélioration du bien commun, des conditions de vie de leurs concitoyens. Ensuite, ce sont les méthodes, les idées, les concepts et leurs mises en œuvre qui changent selon les partis politiques. Cependant, dans notre pays, nous pouvons avoir certains doutes et interrogations, tant l’image qu’ils renvoient, et ce dans l’ensemble de la classe politique, sans exception, est déplorable. Cette piètre image est peut-être la cause de cette désaffection du politique (tant au niveau du nombre d’électeurs qui se rendent aux urnes que du nombre d’adhérents au sein des partis politiques).
Il me semble que le combat d’idées, d’un modèle de société, d’une manière d’être laissé la place à la lutte à qui sera le plus populaire, le plus influent, le plus… C’est au bout d’un moment le pouvoir qui est recherché et non plus le service. Cependant, si nous voulons « refonder » la politique, il est indispensable de retrouver la motion première. C’est par l’exemple que nous pourrons redonner confiance à ceux que nous choisissions de servir. Il s’agit d’un service à rendre et non pas une soif de pouvoir à assouvir.
S’engager en politique, ce n’est pas d’abord partir à la quête d’un mandat. C’est s’inscrire d’abord dans une logique d’adhésion aux principes défendus par la famille politique choisie. C’est accepter le débat ad intra pour le porter sur la place publique. Au sein du parti politique, il est important d’appliquer la même éthique que celle que nous défendons à l’extérieur. Sinon, quelle crédibilité, quel chemin du service de nos concitoyens s’il n’y a pas de dialogue, de respect, de partages des idées ? Cela paraît une vue du monde politique très certainement utopique… Cependant, comment être crédible si le lieu d’apprentissage de la politique, n’est pas empreint de valeurs ? Le réel dit l’inverse : au sein même du parti, les luttes intestines existent. Qu’il y ait des divergences, des modalités différentes de mettre en œuvre les lignes de force, c’est plutôt sain. Mais ce qui apparaît, c’est bien plus faire taire celui qui ne pense pas comme le chef, par peur qu’il prenne la place. Cessons ce jeu de dupe. L’écoute est censée être l’un des fondements de toutes les relations humaines. Apprenons donc, surtout en politique, à écouter la parole de l’autre, même et surtout différente, elle enrichit. C’est le média principal de l’action politique, et par elle nous nous engageons et engageons les autres sur cette parole publique. Si nous ne voulons pas entendre chanter, à la fin de chaque discours, « paroles, paroles, paroles », soyons attentif à sa justesse. Elle doit résonner non seulement en cohérence avec l’action, mais aussi avec les idées.
Même s’il s’agit de l’exercice d’un pouvoir, l’action politique doit être avant tout orientée pleinement vers les autres, et non pas vers une catégorie de personnes. Même si le mandat qui est confié est le fait d’une partie, certes majoritaire, mais une partie seulement des électeurs. Il y a là un discernement à opérer et ne pas oublier la fin pour laquelle de l’élection existe : remplir un service pour le peuple. Il est indispensable d’avoir cela au cœur lorsque l’on s’engage en politique. Ce désir de se mettre au service des autres, de devenir une sorte de levier pour améliorer la vie quotidienne doit allier partage, débat d’idées et action. Ceci dans le respect d’une éthique. Il est inconcevable de faire n’importe quoi pour gagner des voix. Non seulement cela porte atteinte à la dignité de la politique et la décrédibilise, mais porte atteinte surtout à la dignité de l’homme. C’est sur les projets et leurs mises en œuvre que doit se jouer le combat politique.
Ce qui compte aussi, à mon sens, c’est la vérité d’une action associée à celle d’une parole. Celui qui s’engage en politique n’a pas la science infuse et le mandat qui lui a été confié ne lui donne pas une connaissance immanente. D’où l’importance de l’humilité, d’accepter de devoir s’appuyer sur d’autres, sur des collaborateurs, militants ou non, qui peuvent éclairer tel ou tel aspect. C’est une question de crédibilité. Accepter de déléguer, de travailler avec d’autres, de se laisser conseiller, même dans un militantisme de base, atteste que c’est un projet commun qui est porté, que c’est une équipe, une famille de pensée qui veut faire avancer, dans une certaine direction, les affaires publiques. Bien sûr, il faut des leaders, des têtes d’affiches, mais ce n’est pas une course au pouvoir solitaire ou une quelconque conquête du graal pour satisfaire un je ne sais quel nombrilisme. C’est marcher, ensemble, dans une même direction. C’est soutenir celui ou celle qui est « le meilleur d’entre-nous », le « plus apte » à nous représenter.
Porter une responsabilité politique, c’est véritablement entrer dans une démarche de médiation. Non seulement parce que l’on incarne une certaine idée du vivre ensemble pour ceux que nous représentons, mais aussi parce que nous avons à faire du lien. C’est peut-être ce qui manque le plus aussi. Nos concitoyens se plaignent de voir ceux qu’ils ont élus seulement en période de campagne électorale. Même si c’est faux, il demeure que la proximité est essentielle. Elle ne consiste pas seulement en des poignées de main mais dans une écoute véritable. C’est valable pour tout militant politique. Nos concitoyens ont sans doute plus besoin de sentir pris en compte de manière attentive et performative leurs problématiques qu’une pseudo-réponse immédiate et surtout peu pérenne (éviter le « je vous ai compris » suivi d’une non action). C’est une question de confiance, de respect et d’humilité.
Servir la « res-publica », c’est chercher avant tout à promouvoir, à mettre en avant, à soutenir tout ce qui peut améliorer le quotidien de nos concitoyens. Il est nécessaire de prendre de la hauteur et d’avoir en ligne de mire le bien commun, ce qui apportera des conditions aussi optimales que possible en vue d’un véritable vivre ensemble. Malheureusement, c’est trop souvent perçu comme des coups bas, les querelles de personnes, des petites phrases stériles le plus souvent, drôles parfois. Mais tout cela ne donne ni le goût de s’investir, ni de s’intéresser à un véritable débat d’idées. Alors pour redonner le goût de la politique, lui rendre ses lettres de noblesse, il faut que les militants et dirigeants politiques aient au cœur la vertu de l’exemplarité. Il est impératif que les idées prennent définitivement le pas sur tout autre chose qui parasite cette volonté de servir ses concitoyens. Le respect, l’écoute et la bienséance doivent être les maîtres-mots de l’agir en politique. C’est le porche d’une véritable éthique, d’une charte de bonne conduite de l’homme, de la femme politique.

Une gratuité ontologique

De même que la justice est l’autre nom de la paix, la confiance est l’autre nom de l’Amour.
Notre société est en crise. Crise économique, crise financière, crise de sens, crise de valeurs, crise… nous pourrions décliner à l’infini les adjectifs autour de la crise. Cette crise touche ainsi toutes les strates de notre quotidien. Peut-être que nous pourrions résumer cette crise en un concept, celui de la course à l’avoir. Nous bâtissons souvent nos vies sur des possessions, nous désirons avoir toujours plus. Plus de pouvoir, plus d’argent, plus, plus et toujours plus. Cette soif d’avoir est peut-être une manière de nous rassurer, tant que nous avons, nous existons et pouvons prouver, aux yeux des autres, le poids de cette existence. Peut-être alors que cette crise peut nous permettre de comprendre qu’il ne s’agit pas de courir toujours plus mais de tâcher de chercher une qualité de vie, une vie qui se déploie davantage dans ce que nous sommes. Nous sommes invités, au risque de perdre notre vie, à passer de l’avoir à l’être.
Comme chrétien, nous pouvons, pour marcher dans cette voie, suivre Jésus au plus près et contempler de quelle manière il agit et fonde sa vie. Dès le début de sa vie publique, lorsqu’il appelle ses disciples, il ne leur promet rien. Jésus invite, propose, suggère. Il est toujours dans la gratuité de la rencontre. « Viens et suis moi », c’est un appel gratuit. Ce n’est pas « Viens et suis moi et je te donnerai un pouvoir, un titre etc… ». L’appel que Jésus fait à ceux qui désirent le suivre vient à l’inverse du récit de son passage au désert. Là, celui que le récit biblique appelle le tentateur, le diabolos (celui qui divise) est dans le donnant-donnant. Jésus lui se situe dans le registre de la gratuité, de la disponibilité totale et entière. Cette dernière est orientée à la mission confiée par le Père, celle d’offrir une vie « en abondance ». Jésus ne cherche jamais à posséder, ni des biens (il est toujours chez les autres), ni ceux qui l’accompagnent. Il ne cesse de renvoyer ses disciples à leur propre liberté, à leur propre responsabilité. Jésus n’oblige jamais. La parabole de l’homme riche en est l’exemple flagrant. Cela peut paraître décevant pour Dieu. Un Dieu qui ne commande pas, qui ne prend pas possession mais qui est tout à l’inverse dans le don, de l’offrande de lui-même. Un Dieu qui va même jusqu’à se mettre à genoux devant ceux qui sont à son école pour les appeler ensuite « amis » et non « serviteurs ». Nous sommes invités, comme chrétien à contempler ce Dieu là, qui ne cesse d’être pleinement ce qu’il est : puissance d’amour et qui ne garde pas celle-ci pour lui mais ne cesse de vouloir que nous l’accueillons pour vivre davantage. Un Dieu qui ne cherche qu’une seule chose que nous prenions, à sa suite, le seul chemin qui vaille en cette vie, celui de l’amour.
Ce chemin d’humanité de Christ parmi nous aurait pu se terminer à la résurrection et mettre un point final, devant cet énième refus par l’homme, du Salut, de cette entreprise d’humanisation de l’homme. Dieu choisit de persister dans son amour, non seulement par la résurrection mais par ses apparitions témoignant, comme une ultime fois, non seulement de la puissance d’Amour du Père mais aussi de la fidélité de sa Parole. Jusqu’à la Pentecôte inclus, Christ demeure dans cette constante de témoignage et de fortification de la confiance de ses amis. C’est un Dieu qui n’abandonne pas son projet, qui tient à ce que l’homme puisse déployer sa vie dans le service de l’autre, qu’il construire son bonheur dans une altérité sans cesse renouvelée.
Avant même sa passion, Christ a tenu à mettre en nos mains son corps et son sang. Rien n’est demandé en échange si ce n’est de faire cela en mémoire de lui. Dieu qui se livre, sous les espèces du pain et du vin, pour qu’à notre tour nous puissions nous livrer. Il ne s’agit pas d’entrer dans une démarche d’esclavage ou de subordination mais dans une démarche du don gratuit aux autres de ce que nous sommes, bien plus que de ce que nous avons. Les possessions n’engagent rien si ce n’est le risque de se faire voler, ou subir la dépréciation du temps ou des marchés. Donner ce que l’on a c’est une bonne chose mais donner ce que l’on est, est bien plus difficile. Cela sous entend tout d’abord de savoir qui nous sommes.
Christ, lui, est l’Etre en plénitude dans toute sa densité et c’est cela qu’il vient nous donner, nous partager dans le même mouvement. Christ ne se donne pas à nous pour que nous le gardions mais pour que nous le partagions. Christ est pain rompu disons-nous. Rompu pour être distribué largement, telle la bonne mesure tassée de l’Évangile. Rompu pour que le fruit de ce don soit démultiplié. L’institution de l’Eucharistie n’est pas assortie d’une récompense. Du commandement de faire mémorial nous sommes libres de le respecter ou non. Il n’y a pas de châtiment divin, ni de récompenses à la clef. C’est à des personnes responsables que Christ s’adresse. Il est une fois de plus dans le registre de la gratuité, de la proposition. Les disciples auraient très bien pu ne pas perpétuer cette demande devant l’échec de la mission de Jésus. Au cœur même de leurs peurs, de leurs incompréhensions dans la reprise de leur travail quotidien il y avait une confiance infinie dans Jésus. Confiance qui dit que tout ce qui avait été vécu ne pouvait pas s’arrêter. Le passage des disciples d’Emmaüs peut en être la cristallisation. Emmaüs nous révèle la force de l’Eucharistie, de ce pain de vie partagé, dans la gratuité de la rencontre. Puisque ce qui fait découvrir aux disciples qui est cet inconnu, c’est la fraction du Pain. Nous découvrons ainsi que ce signe et symbole de l’amour donné gratuitement qu’est l’Eucharistie ne peut se vivre que si nous avons une intime confiance dans celui qui se donne. Avoir confiance en Dieu, c’est reconnaître qu’il est celui en qui nous nous trouvons la force d’être et qu’il est lui-même : « la vie, la croissance et l’être ».
Ainsi pour recevoir la vie de Dieu il faut lui faire confiance. Et lui faire confiance, c’est accepter de faire confiance aux autres. C’est banal mais c’est essentiel. Si la confiance n’est pas de prime abord dans les relations que nous tissons, nous ne pourrons pas compter sur ce que nous sommes, sur ce que nous valons ontologiquement et serons alors obligés de nous reposer sur des choses extérieures, nous servant de faire-valoir.