Le but de l’Église, c’est la rencontre de Dieu

Claude Dagens, membre de l’Académie Française et évêque du diocèse d’Angoulème, a répondu aux questions de l’auteur de ce blog, pour le journal Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut en France et en Belgique. Normalien et docteur ès lettres, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et rapports portant notamment sur l’inscription chrétienne dans une société sécularisée.
La foi chrétienne a toujours été et est toujours un signe de contradiction. Comment faire de cette originalité une force pour à la fois approfondir notre foi en Christ et en témoigner aujourd’hui?        
Le terme “foi chrétienne” est moins souvent utilisé que celui de “christianisme”. Ce dernier évoque plutôt un système religieux, avec  une organisation plus ou moins complexe. Alors que la foi chrétienne est une réalité d’un autre genre. Ce n’est pas un système. C’est un appel auquel nous répondons en disant: “JE crois en Dieu qui s’est fait homme en son Fils Jésus”. C’est le témoignage de l’apôtre Pierre chez le centurion Corneille : Pierre parle du Christ en expliquant “qu’il passait en faisant le bien” et qu’il est vivant. Il est important d’être des croyants qui témoignent du Christ, même si la foi chrétienne est et demeure un signe de contradiction.
Dès le début de l’Église, il y a eu des chrétiens incompris, rejetés, persécutés. Aujourd’hui encore, il y a des personnes qui sont martyrisées à cause de leur foi en Dieu, le Père de Jésus-Christ. Dans nos pays sécularisés (là où la référence religieuse ne fait plus la loi), le phénomène chrétien est marginalisé. En fait, le christianisme est souvent méconnu plus que rejeté. Souvent, on se contente d’une image préfabriquée, plus ou moins caricaturale,  alors que l’Église n’a pas d’autre but que d’ouvrir des chemins qui conduisent à Dieu. La foi chrétienne est aujourd’hui signe de contradiction à un double titre: elle témoigne de l’espérance en un temps d’incertitude et elle milite pour le respect de tout être humain.

  • L’effondrement du système communiste a suivi d’un sentiment d’ euphorie. L’avenir du monde semblait ouvert grâce à la croissance économique et à des relations internationales pacifiées. Et puis, il y a eu le 11 septembre, l’attentat de New-York sur les tours du World-Trade-Center. Certains ont alors parlé de “conflit des civilisations”. A l’échelle des peuples, le monde ne vit pas sous le signe de la confiance. Il est plutôt marqué par le désenchantement. Je suis toujours surpris dans les lettres que les jeunes m’envoient pour demander le sacrement de la confirmation par les nombreuses références au mal, à la souffrance, à la mort. Il y a donc un combat chrétien à mener, celui “d’espérer contre toute espérance”. C’est un peu le message des moines de Tibhirine qui ont vécu au milieu des violences, sans prendre parti, en terre algérienne. Après leur mort, leur témoignage demeure. Espérer c’est remettre l’avenir entre les mains de Dieu.
  • Le respect de chaque personne humaine, avec ce qui fait qu’elle est unique, est fondamental. Une des dérives qui marque notre société, ce sont les processus de déshumanisation. Nombreux sont les refus de prendre en compte la dignité humaine au profit d’impératifs techniques ou financiers immédiats. La foi chrétienne inspire un combat pour la dignité de chaque être humain et surtout en faveur des plus fragiles. C’est d’ailleurs, il me semble, ce que l’Armée du Salut veut promouvoir. Quand la précarité est trop importante, il n’y a pas de cris, il n’y a que de la souffrance et lorsque cela devient insupportable, cette souffrance explose.

Il est de la responsabilité des chrétiens de veiller, de discerner , de regarder au-delà des apparences. Il y a toujours près de nous une personne humaine qui attend d’être reconnue et aimée.
De quelles manières les Chrétiens, mus de leur foi et par cette passion de l’homme et surtout du plus fragile, peuvent-ils être force de proposition dans la société actuelle, alors que leur parole est à la fois attendue et rejetée ?
Il y a le charivari des phénomènes  médiatiques qui jouent avec l’éphémère, l’immédiat et donc qui voient mal ce qui n’est pas immédiatement visible. Cela ne me trouble pas. Ce qui importe c’est l’existence d’ hommes et de femmes qui, au fond d’eux-mêmes, portent des attentes profondes et qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils sont. Souvent, pris par l’immédiat, on ne trouve pas des chemins pour aller à l’essentiel.
Nous devons, comme Chrétiens, ne pas nous laisser fasciner par ce charivari et discerner ce qui est révélateur de Dieu, ce qui atteste loe travail de Dieu au sein de notre humanité. Certains faits récents sont significatifs: par exemple le film Des hommes et des dieux qui a été vu par beaucoup de spectateurs. Combien de fois n’entendons-nous pas, sur la place publique, ces interrogations adressées à Dieu : “où es-tu ?” “que fais-tu quand le mal, la maladie, la souffrance surviennent ?…”. N’oublions pas non plus toutes ces personnes adultes qui se préparent à recevoir le baptême et les familles qui le demandent pour leurs enfants.
Notre société d’indifférence est en même temps traversée par une attente, un désir de Dieu. Pour répondre, il faut d’abord alors faire silence, écouter la Parole et écouter aussi les cris de notre humanité. Ensuite, laissons faire Dieu, son action est toujours surprenante. Il est le Dieu de la promesse, le Dieu qui tient parole, le Dieu qui console. Consoler ce n’est pas effacer les larmes, c’est rendre plus solide que ce qui peut nous blesser. La naissance de Jésus est inimaginable. Il est difficile de penser l’événement de Noël. Ainsi, Dieu demeure avec nous pour toujours et il désire faire de nous ses témoins. En Jésus, Dieu s’engage en se liant avec chacun de nous, jusque dans les situations de détresse. Un autre étonnement peut nous saisir lorsque nous pensons à la la mort de Jésus. Crucifié, il est abandonné de tous, seules demeurent quelques femmes, une de ses dernières paroles est “Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font”. (Lc 23, 34). Cette parole de Jésus sur la croix est le plus grand signe de contradiction, car elle signifie que l’Amour  de Dieu est plus fort que toutes violences et que“l’acte de pardon est aussi décisif que l’acte de création”, pour reprendre une expression de saint Thomas d’Aquin.
Comment penser l’Église d’abord comme Corps et sacrement du Christ, “don de Dieu en Jésus-Christ”,  ferment de fraternité, et non comme une organisation qu’il faudrait faire fonctionner ?
Il faut sortir de ces catégories enfermantes pour nous-mêmes qui voudraient que d’un côté il y ait l’Esprit et de l’autre le Corps. C’est un peu comme dans le débat sur la bioéthique où l’on sépare les réalités biologiques et les réalités spirituelles.  Nous avons du mal à faire la synthèse des deux. Nous sommes constitués  d’un  corps (avec tout ce qui exprime notre sensiblité) , d’une âme ( principe de vie intérieure) et de l’ Esprit (qui nous est donné de Dieu). Il est nécessaire d’apprendre à laisser l’Esprit nous travailler. Si nous vivons notre relation à l’Eglise comme la participation à une organisation religieuse, nous sommes infidèles au don du Christ. Avec son Esprit, Il nous appelle à devenir pleinement son corps en solidarité avec nos frères et soeurs. Cependant, une institution (ce qui fait tenir) est nécessaire. Mais l’Église n’est pas instituée pour devenir son propre but. Le but de l’Église, ce n’est pas l’Eglise. Elle est comme le doigt de Jean-Baptiste qui montre celui qui vient et qui invite à la découverte de Dieu. L’Église, c’est le corps du Christ qui se déploie en nous et qui fait signe pour le monde.
Je suis toujours surpris qu’il y ait encore tant de personnes qui n’ont jamais rencontré Jésus de façon personnelle. Un des lieux où est proposée cette rencontre, c’est la communauté oecuménique de Taizé, en Bourgogne. Le silence, la Parole, la lumière, la contemplation des icônes, les chants répétés… Toutes ces choses simples sont autant d’éléments qui peuvent conduire au mystère du Christ et  à sa présence. Là est le coeur de L’Église.

L’autre est source d’enrichissement

A l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois « Des hommes et des Dieux », la rédaction d’Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut, a rencontré celui qui aujourd’hui maintient, avec des religieuses, une présence chrétienne sur cette Terre de Tibhirine. Jean-Marie Lassausse est ingénieur agronome et prêtre de la Communauté Mission de France.
1.Vous êtes un des héritiers de Tibhirine. En quoi consiste cet héritage et n’est-il pas difficile de le porter ?
Je suis, effectivement, un des héritiers des moines de Tibhirine. Un parmi tant d’autres. J’ai seulement été invité, reçu mission, d’y être présent. Je suis très à l’aise avec cet héritage. Les moines ont laissé un souvenir, des traces très positives qui demeurent encore aujourd’hui.
Comme prêtre de la Mission de France, je suis appelé à être présent au monde qui n’est pas forcément chrétien. Cette mission me porte à vivre à Tibhirine dans la convivialité. A l’époque des moines, le monastère était considéré comme « la branche où les oiseaux (autochtones) pouvaient se poser ». J’essaye d’être cette branche et de recueillir cette convivialité. Je continue à creuser le sillon commencé par les moines. Je tâche d’être ouvert, disponible, accueillant et transparent dans ce lieu. Le monastère de Tibhirine n’est pas un musée, c’est un lieu de prière. Aujourd’hui, quelques sœurs de Bethléem entretiennent avec moi ce lieu, tant du point de vue matériel que spirituel. Ce lieu redevient un pôle de prière chrétienne au sein d’une terre musulmane.
2. « Jardinier de Tibhirine », vous êtes appelé à faire demeurer une présence chrétienne en cette terre d’Islam. Comment vivez-vous cet appel ?
Faire vivre l’Eglise en Algérie est un but en soi. C’est l’archevêque d’Alger et le prieur d’Aiguebelle, monastère mère de Tibhirine, qui ont souhaité qu’une présence chrétienne y demeure. Ils ont donc lancé l’appel et la Communauté Mission de France m’a demandé d’accepter cette mission. Avec deux autres prêtres de ce diocèse à Alger, je porte cette mission d’une présence chrétienne en Algérie. Je n’ai jamais pensé servir à Tibhirine. C’est une communauté cistercienne, et je ne suis pas cistercien. De formation agricole, j’y viens entretenir les terres mais pas seulement. Une triple mission m’a été confiée :
– Faire que ce lieu demeure ouvert afin que les gens sachent qu’il est possible de venir à Tibhirine, de se recueillir sur la tombe des moines. Aussi, être présent aux villageois dans la simplicité de ce que je suis.
– Animer la prière et célébrer l’Eucharistie avec les sœurs de Bethléem
– Effectuer le travail agricole. Le monastère possède 7 hectares de terres, 2500 arbres dont des arbres fruitiers que je transforme en confiture, pâtes de fruits etc.  Dans ce travail de la terre, je suis aidé par deux villageois. Ceux-ci qui aidaient déjà les moines, sont à mes côtés. Il ne se passe pas un jour sans qu’ils m’en parlent. Les moines demeurent présents ici, mais autrement.
A côté de cette triple mission, je suis un relais de l’association des Amis de Tibhirine qui vient en aide à la population. Elle offrant des cadeaux aux jeunes mariés, aide les jeunes à entrer dans le monde du travail, soutient la cantine scolaire etc.
3. Quel message d’espérance, le maintien de Tibhirine comme terre chrétienne d’accueil peut porter?
Ce qui est positif, c’est la possibilité pour des chrétiens d’être vraiment présents à Tibhirine malgré quelques restrictions de circulation. Ce lieu est chargé d’une mémoire, c’est un pôle, un phare pour l’Eglise. Il est essentiel de le remettre en valeur. L’espérance, pour moi, est qu’un jour une communauté s’intéresse et s’installe dans ce monastère. Je ne suis qu’une transition dans ce lieu qui parle de Dieu.
Le dialogue islamo-chrétien est aussi une espérance, Christian de Chergé, prieur du monastère avait créé des rencontres islamo-chrétiennes qui se tenaient à Tibhirine. Ces Ribât al-Salâm (le Lien de la Paix) demeurent même si elles se réunissent ailleurs, grâce au soutien de Claude RAULT, évêque du Sahara.
Ce qui est essentiel dans toutes rencontres, et bien plus encore lorsque des croyants de différentes religions se parlent, c’est de ne pas avoir peur de l’autre. Il est essentiel de considérer l’autre comme une source d’enrichissement.
Jean-Marie Lassausse est co-auteur du livre aux éditions Bayard Le jardinier de Tibhirine, où il partage son expérience et témoigne de la pérennité du souvenir des moines assassinés en 1996 à Tibhirine.