« Passer d’un amour à un autre Amour »


Soeur Evangéline, prieure de la Communauté des Diaconesses de Reuilly
Soeur Evangéline, prieure de la Communauté des Diaconesses de Reuilly

Soeur Evangéline, prieure de la communauté protestante des Diaconesses de Reuilly a accordé cet entretien à l’auteur de ce blog, pour les revues de l’Armée du Salut.
1. Vous portez le nom de la fille de William Booth, fondateur de l’Armée du Salut. Est-ce un hasard ?
Il s’agit de mon nom de consécration. L’idée, heureuse, vient de la maîtresse de novices des Diaconesses de Reuilly de l’époque, Sœur Myriam, afin de souligner l’importance que l’Armée du Salut a eue dans mon itinéraire.
J’ai rencontré l’Armée du Salut grâce à une amie de lycée de mon père. Cette personne était « sergente » et travaillait au Palais de la Femme. Notre maison était proche de cet établissement. J’allais de temps à autre la visiter car ma mère m’avait proposé d’aller déjeuner le jeudi au Palais (cela coïncidait avec l’époque où je commençais à m’éveiller à la foi grâce à l’aide d’une amie religieuse catholique habitant les Hautes-Alpes). Chaque jeudi, mon amie me laissait pour se rendre au culte qui durait un quart d’heure. Je trouvais cela bien mystérieux. Au bout d’une année, j’ai demandé à m’y rendre. J’y ai découvert le Christ. A la suite de ce culte, un chemin malaisé vers Dieu s’est ouvert. Mes parents n’étaient pas chrétiens et n’appréciaient pas trop que je fréquente l’Armée du Salut. Une fois majeure, je m’y suis engagée, et j’ai demandé au Seigneur d’éclairer mon choix de vie. J’ai eu beaucoup d’hésitations car je cherchais une communauté à la fois monastique mais au service des autres. La conviction qui m’habitait dans ce discernement était que j’avais tant reçu de Dieu, que je ne pouvais l’en remercier qu’en lui donnant ma vie.
2. Dans la Règle de Reuilly, il est question de « continuer l’Evangile ». Comment les diaconesses vivent-elles ce désir au quotidien ?
Il est bon d’apprécier l’Evangile mais il est essentiel de l’incarner jusqu’au bout, de le continuer. L’Evangile n’est pas une belle parole, une belle dissertation sur l’amour. Il ne s’agit pas de vivre l’Evangile au mieux, ni même de souffrir en son nom, il s’agit d’aller jusqu’au bout.
Il s’agit quasiment d’accepter, s’il se présente, le martyre. C’est en quelque sorte l’appel à recevoir la couronne de vie dont parle le livre de l’Apocalypse (2, 10).
Incarner l’Evangile est exigeant. Il s’agit de le vivre jusqu’au bout de nos vies, et la vie communautaire en est le premier lieu d’exercice. Là, dans ce quotidien le plus banal, se joue le chemin de la conversion intérieure. Dans la vie communautaire, il faut supporter, tolérer la présence de l’autre et « faire d’une étrangère sa propre sœur ». C’est la joie du miracle quotidien ! Ce « continuer l’Evangile » de la Règle m’invite à réfléchir sur les raisons de mon engagement. Est-ce-que je le fais par idéalisme ou est-ce que je donne ma vie pleinement au sens propre ? Cela rejoint la notion de « grâce à bon marché » et de « grâce qui coûte » développée par Dietrich Bonhoeffer. Cependant, il est bien difficile de dire cette radicalité vers laquelle je tends.
3. Le chrétien est appelé à amener le monde à Dieu tout en amenant Dieu au monde. Comment vivre ce va-et-vient permanent, nécessaire à notre vie chrétienne ?
Dans la prière il est évident que l’on amène le monde à Dieu, notamment à l’office, qui rassemble le corps communautaire, auquel chaque sœur vient avec la part de monde qu’elle approche. Le jeudi soir nous offrons à Dieu, par une prière d’intercession, des intentions qui nous sont confiées. L’habit que nous portons est aussi une manière d’apporter Dieu au monde. Il est un signe de contradiction. En effet, il peut rejoindre nos contemporains comme les faire fuir. Dans cette présence silencieuse de ce qui nous vêt, il y a une manière d’être passeur entre Dieu et le monde. Comme chrétiens nous sommes conduits à nous éprouver « citoyens du monde ». Notre monde est celui de tout le créé, de toute l’humanité.
Une autre modalité est tout ce qui se passe lorsque l’on prend à la fois le temps d’écouter et de poser une parole. Il nous faut avoir une disposition de fond. Toutes les formes de travail nous invitent à passer d’un amour à un autre Amour. Que ce soit dans nos différentes institutions, dans les rapports avec nos collaborateurs… il se passe toujours quelque chose qui va au-delà de nous-mêmes. Une fréquentation assidue de la Parole de Dieu, une écoute attentive de l’Esprit peuvent rendre plus ajustés notre regard, notre manière d’aborder les problèmes du monde. Il y a des choses qui se passent dans l’invisible et qui se disent dans notre prière cachée, personnelle. Les textes de la liturgie nous habitent et finissent par user nos étroitesses, nos égoïsmes.
4. Quelles paroles vous habitent et vous font garder l’Espérance ?
Depuis quelques mois, c’est une parole d’Angelus Silesius (mystique allemand du XVII° s.) qui m’est d’un grand appui « Va où tu ne peux pas ». Cette parole prend le relais d’une phrase qui m’a marquée chez Paul : « Seigneur, dans la faiblesse, ta puissance donne toute sa mesure » (2 Co 12, 9). Avec ces phrases, j’avance en comprenant jour après jour que c’est Dieu l’acteur de nos vies. Non pas dans le sens où je serais manipulée par quelqu’un, mais dans celui où lorsque j’atteins mes limites, Dieu me dit  « Va où tu ne peux pas  – parce que c’est moi qui y vais ». C’est une école de confiance et de désistement, non de démission ; il s’agit de s’engager totalement, de se dessaisir totalement.
5.  Par le mystère de l’incarnation, Dieu nous témoigne de sa vulnérabilité. Comment mieux la comprendre ?
Dieu est celui qui porte l’Univers et qui a choisi d’être vulnérable. Dès l’origine, il laisse à l’homme une marge de liberté. Il le crée comme un véritable vis-à-vis. Il savait qu’il ne serait pas accueilli et pourtant il choisit d’être dans une position non dominante. L’homme n’a jamais cessé de transgresser, comme pour mieux affirmer sa liberté face à celle de Dieu. C’est un point fondamental dès l’origine que cette vulnérabilité choisie et assumée de Dieu.
Sa toute-puissance est une toute-puissance d’amour qu’il a assumée jusqu’au bout : de la création à l’incarnation. Permettre que son propre Fils soit crucifié est le signe de cette volonté de montrer jusqu’où va l’amour.
L’incarnation, Noël, c’est Dieu qui vient au plus près de nous pour se rendre accessible.  Et de ce lieu très proche, nous l’entendons nous demander : « Où es-tu ? »