Ainsi soient-ils : Amour, soutane et compassion

Le Jeudi 22 octobre 2015 ont été diffusés les derniers épisodes de la série culte d’Arte : Ainsi soient-ils. Au fil des épisodes nous avons fait route avec des jeunes hommes sentant en eux le de désir rejoindre les hommes et les femmes de ce temps au travers du presbytérat. Du séminaire aux premiers temps de leur exercice ministériel nous avons pu parcourir leurs difficultés et être confrontés aux difficultés, joies, questionnements, conversions de ces hommes devenus prêtres. Sur ce chemin, ce sont aussi des visages d’Église qui nous ont été présentés au travers de cette fiction ô combien réaliste…
Engagement
ainsisoientilsDu séminaire des Capucins aux couloirs de la Conférence des Évêques de France en passant par ceux de Rome ou de presbytères peu accueillants, voilà le décor d’Ainsi soient-ils. Nous pouvons nous étonner par cette atmosphère parfois complotiste où la foi et l’attachement au Christ sont loin. Ou bien encore par ces moments d’hésitation, de retournement intérieurs de nos séminaristes avec leur passé ou de ceux qui ont charge de gouverner l’Église. Des histoires d’amour, de passion… des histoires d’hommes et de femmes qui cherchent un sens à leur engagement au cœur de leur humanité.
Nous pouvons bien sûr juger tel ou tel qui semble « infidèle » à son célibat ou bien se dire que ces fragilités sont belles car nous appellent et nous invitent à relire, revisiter les nôtres. Quel appel fait jaillir en nous cet amour de Yann avec Fabienne, la quête du père Bosco avec son amie magnétiseuse qui lui redonne vie et espérance et en même temps qu’une nouvelle appétence pour la rencontre ? Même les errements du père Abel avec sœur Antonietta sont signes de cette humanité partagée avec ceux qui sont dits « mis à part » du fait de sacrement de l’ordre….
Cette série, qui reste une fiction, est pourtant bien réaliste quant aux combats – gagnés ou même perdus – d’hommes, de femmes appelés à vivre une certaine radicalité dans l’engagement.
D’aucuns dans doute s’en offusquent trouvant scandaleux que l’Église soit une fois de plus décriée au travers d’affaires de pédophilie, d’homosexualité, de secrets d’alcôves sous couvert de soutanes rouges, violettes ou blanches… mais, malheureusement, c’est peu ou prou la vérité. Ainsi soient-ils, pour autant, ne vient pas jeter l’opprobre sur l’Église, ne se focalise pas sur les faits mais vient nous inviter à partager une expérience, à rencontrer, au travers de la caméra, des situations concrètes qui ont été, sont et seront vécues par des vrais gens et pas seulement au cinéma.
Amour
Ainsi soient-ils est une série qui ne fait que parler d’Amour. Amour de Dieu, Amour de l’Église, Amour des uns et des autres, Amour du pouvoir… Nous voyons bien en regardant cette série que rien de ce qui fait la vie des hommes et des femmes de ce temps n’est étranger à ces gens d’Église. La passion du père Fromenger pour aider les séminaristes à choisir par eux-mêmes ou celle de son conseil pour la règle et le dogme nous confrontent à nos propres passions au regard de nos contradictions. C’est une invitation à toujours chercher au plus profond de nous ce qui nous fait vivre davantage en faisant, parfois, fi de la règle. Car, comme Bernanos l’écrit dans Le dialogue des Carmélites : « Ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle ».
Au cœur de cette passion du pouvoir, qui semble être le fer de lance des couloirs de la Conférence des Évêques de France, ou dans le désir d’une Église plus « humaine et plus proche » voulue par le père Fromenger et ses amis, nous voyons s’opposer deux visons de l’Église mais un seul et même mouvement : celui de rendre le Christ présent.
Tensions
Cette Église, que l’on soit proche de l’une ou l’autre vision, peut soit nous faire horreur, soit inviter à nous laisser habiter par nos tensions. Par exemple : pour Yann ,dénoncer son curé pédophile et vivre avec l’amour de Fabienne ; vivre son sacerdoce en cohérence avec son homosexualité pour Guillaume et transcender son curé veule et désagréable pour pouvoir vivre la joie d’une rencontre avec d’autres croyants ou non ; accepter que Tom n’entre pas dans son schéma de pensée pour José ou bien encore pour Mgr Poileaux rester fidèle à son humilité et à ses promesses au risque de perdre le Vatican. Ainsi soient-ils est en fait presque une école de discernement. Un discernement pour vivre davantage de la grâce de la rencontre par delà toutes entraves, fatigues et autres contradictions.
Capucins
L’esprit des Capucins scande les épisodes de cette série. Un esprit, forgé par le père Bosco, qui a réussi à percer la carapace de Mgr Poileaux à la fin du dernier épisode. Cette transformation, cette conversion de ce dernier, parfois hésitant, est due, à mon sens, à la découverte de son désir profond d’annoncer le Christ au-delà de toutes manipulations contrairement à son successeur, présenté comme carriériste et défendant une vision de l’Église quelque peu poussiéreuse. Le retour de Rome de Mgr Poileaux après le Conclave, sa passation de responsabilité de l’Église qui est en France lui a ouvert les yeux, tel Paul sur le chemin de Damas. C’est un chemin de liberté qui lui est ainsi offert, invitant à trouver des compagnons assoiffés comme lui d’une vie qui se déploie, au nom du Christ, par un quotidien, même pétris de contradictions. Mais n’est-ce pas cela la foi ? Entrer dans un mouvement d’amour nous amenant à nous interroger chaque jour davantage sur le poids de son choix et à s’enraciner en ceux qui nous font vivre davantage ?
Cette série des trois saisons est vraiment à visionner. Pour celui ou celle que la foi chrétienne habite c’est une occasion de la confronter avec les situations décrites dans Ainsi soient-ils. Situations qui résonnent sans nul doute avec une réalité passée ou présente. Laissons-nous rejoindre également par tel ou tel personnage, peut-être nous sentons-nous proche de l’un ou l’autre… Les auteurs nous invitent, sans doute à leur insu, à un itinéraire intérieur spirituel. C’est en quelque sorte le message que Mgr Poileaux veut nous faire passer lorsque avec empressement il veut faire revivre l’esprit des Capucins afin de vaincre une Église qu’il dit moribonde. Cet esprit n’attend pas pour annoncer le Royaume du Christ aux hommes et aux femmes de ce temps car comme dirait Mgr Poileaux : « Il est là, devant nous. Ça a toujours commencé ; ça a toujours déjà commencé »

Vers une mystique de l’autorité

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » cette citation bien connue de Gandhi est comme le résumé de l’invitation que François vient de nous faire depuis l’Amérique Latine. C’est à croire que le changement est une dynamique redondante chez ceux qui se prénomment François…. Plus sérieusement de ces derniers textes, le successeur de Pierre nous invite à être pleinement acteurs de notre société, sans attendre que le pouvoir vienne réaliser ce changement. Il s’agit plutôt, pour nous, de retrouver le chemin de l’autorité qui doit présider à toutes actions prenant ainsi le pas sur cette « obsession d’occuper tous les pouvoirs disponibles et de voir les résultats immédiats ».1 Continuer la lecture de « Vers une mystique de l’autorité »

Dignité pour les Roms

CCommunauté Mission de Franceela va faire bientôt un an que François Hollande a été élu. Sur la politique économique les choses sont certainement complexes et longues à permettre un changement. En revanche, nous aurions pu attendre une véritable inclinaison des politiques de lutte contre les exclusions et sur la manière dont les personnes Roms sont traitées. Aujourd’hui encore, des campements sont expulsés manu militari. Alors, le changement, là encore c’est pour quand ? Continuer la lecture de « Dignité pour les Roms »

Ambassadeurs de la grâce du Christ

« Christ est ressuscité, Alleluia ! » a été proclamé samedi au cœur de la vigile pascale. Ce cri de joie qui déchire la nuit du tombeau est le cœur de la foi chrétienne. « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi » nous dit Paul dans son épître aux Corinthiens. Avouons que cette affirmation qui change tout à notre vie, qui nous dynamise et dont nous avons, pour certains, fait l’expérience, a de quoi étonner. Cette résurrection, cette sève, cette joie qui parcourt la vie des chrétiens est parfois bien terne et difficilement explicable. Comment ne pas penser à tous ceux et celles qui souffrent en ce jour de Pâques au-delà de nos frontières comme sur les lits de nos hôpitaux, dans les maisons de retraite ou bien encore ceux qui souffrent de solitude, de pauvreté, d’exclusion… Pâques est pourtant aussi pour eux mais comment leur donner de goûter à Celui qui nous sauve, alors que leur vie peut ressembler au vendredi saint et à cette autre cri qui a déchiré les cieux : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » ? Continuer la lecture de « Ambassadeurs de la grâce du Christ »

L’Homme : principe et fondement de l’engagement.

Lorsque nous prenons le temps de nous informer, nous avons comme l’impression que tout va mal et que cette crise ou plus ces crises sont bien loin d’être finies. Le mouvement premier devant ce constat est un repli sur soi comme pour mieux de protéger. Comme croyants, comme disciple du Christ, nous ne pouvons pourtant pas rester dans notre cocon. Nous avons le devoir d’agir et de nous engager.
S’engager au service de l’autre, c’est entrer dans une dimension qui dépasse tout calcul. Etre avec l’autre, cheminer à ses côtés dans un quotidien nous apprend que la seule vraie richesse c’est cette humanité partagée. Cette découverte doit nous conduire à une vigilance extrême sur la place que notre société veut donner à l’Homme. Bien trop souvent, c’est à une valeur marchande qu’il est renvoyé : « Dis-moi combien tu gagnes, je te dirais comment je te considère ». Les critères sont monétaires alors qu’ils devraient s’appuyer sur la richesse de l’expérience, des connaissances apprises. La question que nous devrions nous poser après avoir rencontré une personne est « qu’est-ce qu’elle m’a apporté dans mon humanité ? Comment l’autre m’a aidé, à pu éclairer sur mon chemin ?». C’est à un renversement de raisonnement qu’il nous faut opérer en se positionnant comme une personne qui a toujours à apprendre de l’autre quel que soit sa condition sociale.
Agir avec amour et vérité
 « Allez vers l’autre » est l’essentiel d’une attitude chrétienne mais, à la seule et unique condition, que ce soit guidé par un désir de rencontre et non pour faire bonne figure ou simplement par « charité » et « condescendance. C’est une véritable exigence que d’oser prendre le risque de rencontrer l’autre dans la plénitude de ce que je suis et de ce qu’il est. Laisser les masques au vestiaire pour se révéler dans un cœur à cœur pourrait, sans aucun doute, changer beaucoup de choses dans notre société. Le centre de gravité de cette dernière réside dans le cœur des hommes et des femmes. Pourquoi ne prendrions-nous la décision intérieure de vivre et d’agir en vérité avec nos contemporains ?
Etre avec l’autre
L’harmonie de notre société ce n’est pas une unanimité obtenue par une force de conviction ou de manipulation mais grâce à un consentement libre et éclairé acquis dans le dialogue et le débat. Dans notre investissement au cœur de la société, au service de nos frères et sœurs en humanité, ne soyons pas hypnotisés par l’efficacité. C’est ma manière d’être avec l’autre qui est le critère d’une vie réussie. C’est en comptant les uns sur les autres, dans la confiance, et en tâchant de se comprendre mutuellement qu’il sera possible de bâtir un monde nouveau. C’est à cette qualité d’être qui nous donnera les clefs pour sortir indemne de ces crises.
Ne cherchons pas ailleurs les solutions, elles résident dans le cœur de l’Homme souvent bien compliqué.

Compléter l’effort militant par un effort de connaissance

Jérôme VIGNON

Jérôme Vignon, président de l’ONPES (l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) et des Semaines Sociales de France a bien voulu accorder pour les publications de l’Armée du Salut en France.
Vous êtes aujourd’hui Président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Pouvez-nous dire en quoi consiste cette nouvelle mission qui vous est confiée et de quelle manière cet organisme peut aider à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Le rôle de l’ONPES est de révéler ce qui n’est pas vu. Ainsi, nous lançons des travaux, des méthodes par rapport aux personnes qui sont sans toit. Nous avons ainsi une perception d’une part de ce qui est visible c’est-à-dire de se rendre compte qu’il y a des personnes à la rue, qu’elles sont dans une situation difficile.
Mais ces personnes ne sont pas les seules à vivre dans des conditions précaires, il y en a qui logent dans des caravanes, chez des amis…Le fait d’être sans toit, sans un véritable « chez soi » est beaucoup plus fréquent que d’être à la rue. Nous essayons de mesurer les différentes situations où il n’y a pas de « chez soi ». Si on ne mesure pas cela, nous ne serons pas alors outillés pour être solidaire des personnes et pouvoir leur offrir un logement plus humain, plus digne. C’est beaucoup plus compliqué que des statistiques. Pour ces mesures nous avons besoin du concours des personnes elles-mêmes. D’où la nécessité d’être accompagné dans cette démarche par le secteur associatif. La connaissance partagée est nécessaire et elle se construit avec des acteurs.
L’ONPES est conçu comme un lieu de rencontre composé de chercheurs, de membres du secteur associatif et de membres de l’administration. C’est un véritable travail conjoint qui permet de voir ce que l’on ne voit pas, de mesurer et de connaître les causes et d’en faire prendre conscience au public. Par cette analyse nous cheminons vers la résolution du problème.
Nous pouvons aider également grâce à l’évaluation des stratégies par rapport aux effets attendus (Dalo, RSA, ASE, CMU). A cet égard, il est nécessaire de passer d’une optique assistancielle – discretionnelle à une perspective de lutte contre l’exclusion par la loi par une reconnaissance des droits. L’ONPES est indépendant et a ainsi une large autonomie de choix. Ainsi, l’évaluation peut avoir une certaine crédibilité. Ainsi, nous avons été chargés par le CNLE (Conseil national des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion) de la question du « reste pour vivre » suffisant pour éviter la pauvreté. Cette étude constitue une évaluation des minima sociaux et du non accès de certaines personnes aux allocations. Il s’agit de desceller et de mettre en évidence l’entrée dans la pauvreté qui reste collée à l’exclusion. Ainsi, une étude sera menée quant aux mécanismes, aux processus. Il faudra aussi réfléchir aux causes et à la part de la société civile et de l’Etat dans la pauvreté.
Pour bien comprendre la pauvreté, il faut avoir s’appliquer à trois domaines de recherche :

  • la difficulté d’accès aux droits
  • Comprendre pourquoi le taux de pauvreté des enfants est supérieur au taux moyen de pauvreté de la population. Cette pauvreté des enfants risque de conduire les adultes qu’ils seront demain à demeurer pauvre. Le risque ici est celui de la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.
  • Le rapport entre pauvreté et marché du travail. Il est important que nous puissions éclairer le lien entre pauvreté et accès à l’emploi. :
      – Il existe des difficultés structurelles;
      – Les travailleurs pauvres ne progressent pas, malgré leurs souhaits, ainsi ils demeurent en situation de temps partiels contraints Par son caractère propre le marché du travail les fait entrer dans une sorte de cercle vicieux.

L’accès à l’emploi permet de sortir de la pauvreté. Il faut aussi se poser la question des emplois non qualifiés viables. L’emploi est un lieu de réalisation de la personne. Egalement, il est essentiel de comprendre l’intérêt de l’accompagnement dans son rôle de soutien social. De même il faut creuser la différence entre emploi et activité. L’emploi est associé à une rémunération, l’activité non mais elle est un processus où les personnes sont capables de rendre un service accompli dans des conditions qui ne trouveraient pas d’employeurs. Cela contribue néanmoins à leur épanouissement. Cela les rend capable de s’exposer ensuite au marché du travail.
D’une manière plus générale il faut une véritable approche méthodologique. C’est techniquement difficile et c’est là que l’ONPES peut aider. Il faut s’interroger sur la question de l’approche partagée et de sa fiabilité. Quant à l’amélioration de la méthode, elle pourrait passer par la comparabilité selon la géographie, même si ce n’est pas directement lié à la lutte contre la pauvreté ; cela permettrait d’avoir une vision des choix des départements faits quant à l’accompagnement du travail social. Ceci afin d’avoir un noyau d’indicateurs. Enfin, il est indispensable aujourd’hui de compléter l’effort militant par un effort de connaissance. Pour mobiliser les pouvoirs publics et l’opinion il est nécessaire de montrer qu’il y a du nouveau, de l’amélioration d’où la nécessité du travail de mesure.
L’année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale vient de se terminer. Bien qu’il soit trop tôt pour faire un bilan, quelles pistes l’Europe peut-elle tirer de cette thématique spécifique pour aider les personnes les plus fragiles, sachant que ce n’est pas une de ses compétences ?
C’est un paradoxe ancien. La Commission Européenne, le Parlement ont toujours cherché à encourager l’innovation sociale sans avoir pour autant de compétences claires. Le Conseil Européen n’a pas de base juridique pour cette ligne budgétaire, cependant avec l’article 189 du Traité de Maastrich, une compétence d’animation est donnée. Cette dernière permet notamment d’observer avec fiabilité un échantillon de la population par âge et revenus. Cela donne une indication claire sur la pauvreté matérielle et monétaire. Une décision prise à l’unanimité permettrait par exemple de définir un seuil minimum de ressources pour toute l’Union Européenne. En 1998, il y a eu une reconnaissance, par la Commission,.des compétences de l’UE en matière d’inclusion active. Depuis la Traité de Lisbonne en 2000, la Méthode Ouverte de Coordination a permis aux gouvernements de se voir doter de véritables outils même si les bases juridiques ne permettent pas de proposer des directives.
L’Europe contribue à la lutte contre la pauvreté grâce aux fonds structurels. Ces subventions aident à lutter contre la pauvreté mais ne soignent pas ses racines. Cette pauvreté est souvent la conséquence d’un problème autour de l’emploi : insuffisance de qualification, d’aptitude à se présenter pour un travail… Les politiques se mobilisent et se sentent obligés d’honorer de leurs présences les grandes manifestations européennes autour de cette année 2010 consacrée à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Cela peut sans doute les obliger à proposer certaines résolutions et propositions aux opinions publiques qui sont favorables à cette lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Aujourd’hui la peur de l’autre, de l’étranger, du migrant devient de plus en plus prégnante. Comme chrétien engagé, président notamment des Semaines Sociales de France, dont le thème l’an passé était « Migrants, un avenir à construire ensemble », quelles pistes pouvez-vous donner pour vivre ce rapport à l’autre d’une manière ouverte et apaisée.
Il me semble que la première chose à faire c’est de purifier son propre esprit. Lorsque l’on est dans un état de crainte ou de tension les rapports à l’autre peuvent être vécus de la même manière. La ressource spirituelle permet de percevoir nos manques et nos faiblesses, et en les partageant nous constatons qu’il y a là un véritable enjeu à l’égard de l’autre, du plus fragile. L’autre nous renvoie à nos propres faiblesses. En permettant à l’autre de tenir sa place, de lui garantir un respect nous nous réhabilitons nous-même. Lorsque l’on rencontre des jeunes hésitant sur le chemin à prendre, il est conseillé de les encourager à s’engager dans un chemin vers l’autre. Cela permet de relativiser nos propres problèmes.
La question de la laïcité recoupe cette question de l’étranger, de l’autre. Il y a une portion de la population française pour qui il faut combattre « le religieux ». A côté de cela, il y a tout de même une certaine bienveillance à l’égard du « religieux ». Même si la générosité demeure, elle est éphémère. Les personnes les plus modestes sont souvent les plus généreuses Et cette grande cause nationale qu’est la solitude est une bonne idée qui va nous inviter à sortir de cette « inertie de soi » qui peut nous entraîner dans un égoïsme forcené.

Sauvés pour servir

Le service de l’autre, au nom de l’Evangile, est une priorité pour celui qui désire être disciple du Christ. C’est une manière concrète de vivre ce salut offert gratuitement par Dieu  à chaque être humain.

Servir l’autre ce n’est pas se substituer à sa liberté, ni à son autonomie. Il s’agit de l’accompagner, de l’aider pour un temps et une tâche déterminée. Quelle peut bien être l’utilité du service, de la main tendue dans nos sociétés qui semblent s’enfermer dans une sorte d’égoïsme, de repli, même s’il demeure ici où là  des îlots de générosités?
L’autre est source de richesse
Servir c’est d’abord se décentrer, reconnaître l’importance de l’altérité ; que la présence de l’autre est signe pour moi d’un monde où la richesse est avant tout relationnelle. Il est important de passer par la gratuité dans nos échanges. Les relations tissées ne sont pas des marchandises dont nous devons négocier le prix. Nous devrions avoir en tête la singularité des personnes rencontrées avant toute autre chose, c’est une question de respect non seulement de l’autre mais aussi de moi. C’est à cette seule condition que le service aura une pertinence.
Oser la rencontre
Servir c’est aussi reconnaître que je suis différent du fait de mon histoire, de mes connaissances, de mon savoir tout autant que l’autre. Servir ce n’est pas se croire supérieur à l’autre mais penser en terme de complémentarité dans une altérité bien ajustée. Cela nécessite de prendre le temps de connaître celui que je sers et inversement. Ne restons pas à l’apparence, au regard qui juge promptement et risque le mépris et l’ignorance. La peur du regard de l’autre ou même la peur de mon propre regard sur l’autre peut parfois être un obstacle à la rencontre. Un effort est alors nécessaire pour briser la glace naturelle des relations. C’est une longue et bénéfique marche qu’il faut alors entreprendre pour un accomplissement serein du lien qui se noue.
Se laisser rejoindre
Accomplir un service, c’est s’engager librement. Cela demande de l’abnégation, du courage et surtout de consentir à la cause pour laquelle on s’engage. Cette liberté est importante, sinon l’action ne sera pas pérenne et le but ne sera pas atteint. Lorsque l’on se fait serviteur de l’autre, ce n’est pas un hobby, une occupation pour tuer le temps mais une action qui compte et engage toute la personne dans l’ensemble des dimensions de son être. C’est une dynamique de don de soi à l’autre qui va au-delà du service que l’on rend. C’est un double mouvement, celui qui reçoit donne aussi à l’autre et souvent bien plus. Nous ne sommes pas dans du donnant-donnant équilibrant une relation mais dans un accueil réciproque.
Servir c’est accepter non seulement d’être dépossédé de ce que l’on donne à l’autre et surtout d’être rejoint par ce dernier dans l’inattendu des événements.

« Il faut oser agir afin que l’homme retrouve toute sa place »

Emmanuel Mounier vu par Guy Coq

Guy Coq, agrégé de philosophie, membre de la rédaction de la revue « Esprit », et Président de l’Association des Amis d’Emmanuel Mounier (philosophe français né en 1905, mort 1950, fondateur de la revue Esprit et à l’origine du courant personnaliste) m’a accordé cet entretien ci-dessous pour les revues de l’Armée du Salut

1/ Le monde tel qu’il est aujourd’hui possède de très nombreuses potentialités de communication. Pourtant, l’individualisme, le chacun pour soi n’a jamais été autant d’actualité. Comment redonner à l’homme le goût de l’autre, de la rencontre, de la joyeuse surprise de la diversité ?

La personne est, pour Emmanuel Mounier, la véritable alternative aux impasses de l’individualisme. Elle exprime l’effort pour synthétiser l’être humain dans son entièreté. Il n’y a pas chez Mounier un dualisme corps et âme, mais un être humain en voie d’unification, de personnalisation. La personne est plus que l’individu qui se limite au corps, plus qu’une personnalité, que conscience, moi, sujet. Se limiter à l’individu c’est amputer l’être humain d’une partie importante de lui-même. Mais la personne n’exclut pas l’individu, cette part d’elle-même tournée vers la matière, elle l’englobe.
La personne est un mouvement d’unification de soi et de dépassement ; cet élan de transcendance a plusieurs dimensions : vers soi-même, vers les valeurs, vers autrui. La personne se trouve elle-même dans la relation avec l’autre personne, le « nous » interpersonnel, ce « nous » « qui ne naît pas d’un effacement des personnes ». Cette plénitude n’existe qu’au travers de la relation avec l’autre. Il ne s’agit pas seulement d’un face à face mais d’une relation de qualité qui implique et appelle la construction d’une communauté (au sens large). Le  » nous  » interpersonnel est le noyau de la communauté. L’idée de communauté ainsi entendue permet de faire la critique de toutes les communautés imparfaites. En celle-ci c’est la relation qui s’appauvrit et se réduit à des « on » interchangeables, à des fonctions, des personnages, à des « nous autres » prônant l’exclusion. La dégradation des communautés produit celle des relations interpersonnelles, et du coup, chaque personne y est aliénée.
La « personne » se définit par une dimension de transcendance, une tension qui se dynamisme autour d’un système de valeurs. C’est un appel, une invitation à transformer ma relation à moi-même, aux autres et aux réalités dans une interdépendance. Tout cela dans l’objectif d’obtenir une qualité de relation qui me permet de reconnaître l’autre dans ce qu’il a d’unique, dans ce que je suis d’unique. C’est dans la rencontre de l’autre dans ce qu’il est dans son épaisseur, sa complétude, son unicité que se crée la communauté. Les collectifs chez Mounier ne sont que des relations de personnes à personnes ; de même que les communautés véritables ne se réalisent qu’a quelques uns. Elles ne sont pas la fusion des êtres qui les composent, ni limitatrices ; elles visent à l’accueil et au respect de l’épanouissement de chaque personne ; c’est un appel à un accroissement de la qualité de la relation.

2/ Emmanuel Mounier est le promoteur d’une philosophie de l’Engagement tout en se méfiant des systèmes politiques qui, poussés à l’extrême, peuvent devenir aliénants. Comment alors bâtir ce « vivre ensemble », ciment d’une société ?

Cet appel à la nécessité des engagements sociaux parcourt l’ensemble de l’œuvre d’Emmanuel Mounier. Pour lui, la personne n’existe véritablement que par des engagements. L’engagement consiste à se solidariser dans l’action avec des buts qui sont forcement imparfaits dans les sociétés qui le sont tout autant. Et de plus, les moyens sont imparfaits. Mais la personne engagée doit être intraitable dans sa fidélité à quelques valeurs. Il y a quelque chose de supérieur à la finalité de l’engagement : c’est cette fidélité à quelques valeurs fondamentales (le respect de l’homme, fidélité à l’idée de la personne, la liberté, la justice). Emmanuel Mounier considère que l’homme est impliqué dans l’histoire du monde, c’est essentiel surtout dans une société qui risque d’être dominée par l’Argent.
Bâtir le « vivre ensemble » c’est oser s’engager dans la transformation des structures politiques (vie de la cité). Les sociétés réelles sont dans un « désordre établi » (domination par l’argent au mépris de l’homme), il faut oser agir afin que l’homme retrouve toute sa place. Il s’agit d’ordonner les choses à leur juste but. Plus qu’un témoignage, l’action doit guider tout engagement, à condition qu’il respecte les valeurs.

3/ Cet appel à l’engagement conduit à une véritable philosophie de l’action qui s’enracine dans la recherche d’une plénitude de l’homme. Cependant, en rester à l’action serait fausser la dynamique intérieure ; c’est pour cela que Mounier invite aussi à la lier avec une philosophie de la transcendance. Comment allier ces deux dimensions sans qu’il y ait confusion ?

Pour Emmanuel Mounier, l’engagement dans les réalités temporelles ne doit pas anémier la vie spirituelle. Dans la personne les engagements spirituels et temporels sont interdépendants. Mais dans la cité, les deux plans ne doivent pas être confondus. La laïcité est une réalité essentielle, sinon il y a confusion des genres et un risque d’instrumentalisation. Dans son ouvrage, Feu la Chrétienté, Emmanuel Mounier dit « Nous n’avons pas à apporter le spirituel au temporel, il y est déjà. Notre rôle est de l’y faire vivre, proprement de l’y communier. Le temporel tout entier est le sacrement du Royaume de Dieu ». L’exigence spirituelle doit être première, pour Emmanuel Mounier, la révolution doit d’abord être spirituelle et contribuer à la transformation de l’Homme. Le spirituel doit être la source d’inspiration pour l’action. Il ne faut pas céder sur la priorité de la vie spirituelle. Cependant, il faut être vigilant sur le fait qu’elle est du domaine du privé, du personnel et que l’Etat se doit de rester neutre quant à son rapport à la transcendance et n’a pas à en imposer son contenu. De même, toute personne, pour Emmanuel Mounier, a une dimension spirituelle, c’est inhérent à ce qu’elle est. Aujourd’hui, il y a une recherche du spirituel qui parfois se coupe de la raison. L’une et l’autre doivent se tenir ensemble, sinon il y a un risque de dérive sectaire.