Actifs comme l’Abbé Pierre

En 2012, l’Abbé Pierre décédé il y a 5 ans aurait eu 100 ans. La Fondation qui porte son nom a 20 ans cette année. C’est l’occasion, à l’invitation du Jour du Seigneur, de revenir sur cette figure ecclésiastique peu commune et de réfléchir sur cette manière d’être et d’agir en liberté.
L'Abbé PierreS’il est une personne connue, reconnue et respectée par l’ensemble de la classe politique mais aussi par le grand public c’est bien l’Abbé Pierre. Ce franciscain à la barbe nourrie et au verbe haut a marqué l’histoire de ces dernières années. Les propos de l’Abbé Pierre toujours pertinents et décalés ne lui attiraient pas les ires des autorités ecclésiastiques contrairement à ceux de Jacques Gaillot, évêque in partibus de Partenia »
Un réveil salutaire
La figure de l’Abbé Pierre est légendaire, du fait principalement de son appel de 1954. Cette notoriété m’interroge car faut-il, dans nos sociétés occidentalisées, une parole offensive pour que les consciences bougent ? Faut-il agiter le chiffon rouge de l’indifférence pour que la solidarité se mette en marche ? Faut-il que les médias se fassent le relai des situations scandaleuses et précaires pour que l’on se souvienne que l’autre est notre contemporain ?

Celui qui en avait ramassé beaucoup n’a rien eu de plus, et celui qui en avait ramassé peu n’a manqué de rien 2 Co 8,15

L’Abbé Pierre a permis un réveil salutaire et nous ne pouvons que lui en être reconnaissants. Cependant, combien d’ « Abbé Pierre » se sont levés dans la discrétion et l’anonymat pour non seulement attirer l’attention sur les conditions de vie précaires de leurs frères et sœurs en humanité mais surtout les aider à mieux vivre ? Un grand nombre ! Mais ces anonymes, ces soldats inconnus ne font pas la une des journaux et n’ont pas le droit à des hommages nationaux. Ils sont des citoyens ordinaires, des sortes de saints du quotidien, des frères et sœurs du palier. Et c’est une belle et bonne chose.
Faire mémoire de l’Abbé Pierre est pertinent si cela permet de parler de ceux qui ne parlent pas ou du moins que l’on ne veut pas entendre. Ceux qui ont été jusqu’à récemment accusés d’être des sortes de profiteurs du système, détournant à leurs profits les maigres subsides que leurs donne l’Etat : les personnes en situation de pauvreté. Les précaires étaient au cœur du ministère de ce prêtre au cœur de Dieu, c’est en cela que nous pouvons lui en être reconnaissants.
Le plus grand service que nous pourrions rendre à sa mémoire serait de nous engager à notre mesure, avec nos propres charismes et moyens dans la lutte contre l’exclusion. Il ne s’agit pas de lui ressembler, mais plutôt de ressembler davantage au Christ, en manifestant une vraie et active compassion envers les plus fragiles de ceux qui sont nos frères et sœurs en humanité mais aussi en Christ.

Compléter l’effort militant par un effort de connaissance

Jérôme VIGNON

Jérôme Vignon, président de l’ONPES (l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) et des Semaines Sociales de France a bien voulu accorder pour les publications de l’Armée du Salut en France.
Vous êtes aujourd’hui Président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Pouvez-nous dire en quoi consiste cette nouvelle mission qui vous est confiée et de quelle manière cet organisme peut aider à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Le rôle de l’ONPES est de révéler ce qui n’est pas vu. Ainsi, nous lançons des travaux, des méthodes par rapport aux personnes qui sont sans toit. Nous avons ainsi une perception d’une part de ce qui est visible c’est-à-dire de se rendre compte qu’il y a des personnes à la rue, qu’elles sont dans une situation difficile.
Mais ces personnes ne sont pas les seules à vivre dans des conditions précaires, il y en a qui logent dans des caravanes, chez des amis…Le fait d’être sans toit, sans un véritable « chez soi » est beaucoup plus fréquent que d’être à la rue. Nous essayons de mesurer les différentes situations où il n’y a pas de « chez soi ». Si on ne mesure pas cela, nous ne serons pas alors outillés pour être solidaire des personnes et pouvoir leur offrir un logement plus humain, plus digne. C’est beaucoup plus compliqué que des statistiques. Pour ces mesures nous avons besoin du concours des personnes elles-mêmes. D’où la nécessité d’être accompagné dans cette démarche par le secteur associatif. La connaissance partagée est nécessaire et elle se construit avec des acteurs.
L’ONPES est conçu comme un lieu de rencontre composé de chercheurs, de membres du secteur associatif et de membres de l’administration. C’est un véritable travail conjoint qui permet de voir ce que l’on ne voit pas, de mesurer et de connaître les causes et d’en faire prendre conscience au public. Par cette analyse nous cheminons vers la résolution du problème.
Nous pouvons aider également grâce à l’évaluation des stratégies par rapport aux effets attendus (Dalo, RSA, ASE, CMU). A cet égard, il est nécessaire de passer d’une optique assistancielle – discretionnelle à une perspective de lutte contre l’exclusion par la loi par une reconnaissance des droits. L’ONPES est indépendant et a ainsi une large autonomie de choix. Ainsi, l’évaluation peut avoir une certaine crédibilité. Ainsi, nous avons été chargés par le CNLE (Conseil national des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion) de la question du « reste pour vivre » suffisant pour éviter la pauvreté. Cette étude constitue une évaluation des minima sociaux et du non accès de certaines personnes aux allocations. Il s’agit de desceller et de mettre en évidence l’entrée dans la pauvreté qui reste collée à l’exclusion. Ainsi, une étude sera menée quant aux mécanismes, aux processus. Il faudra aussi réfléchir aux causes et à la part de la société civile et de l’Etat dans la pauvreté.
Pour bien comprendre la pauvreté, il faut avoir s’appliquer à trois domaines de recherche :

  • la difficulté d’accès aux droits
  • Comprendre pourquoi le taux de pauvreté des enfants est supérieur au taux moyen de pauvreté de la population. Cette pauvreté des enfants risque de conduire les adultes qu’ils seront demain à demeurer pauvre. Le risque ici est celui de la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.
  • Le rapport entre pauvreté et marché du travail. Il est important que nous puissions éclairer le lien entre pauvreté et accès à l’emploi. :
      – Il existe des difficultés structurelles;
      – Les travailleurs pauvres ne progressent pas, malgré leurs souhaits, ainsi ils demeurent en situation de temps partiels contraints Par son caractère propre le marché du travail les fait entrer dans une sorte de cercle vicieux.

L’accès à l’emploi permet de sortir de la pauvreté. Il faut aussi se poser la question des emplois non qualifiés viables. L’emploi est un lieu de réalisation de la personne. Egalement, il est essentiel de comprendre l’intérêt de l’accompagnement dans son rôle de soutien social. De même il faut creuser la différence entre emploi et activité. L’emploi est associé à une rémunération, l’activité non mais elle est un processus où les personnes sont capables de rendre un service accompli dans des conditions qui ne trouveraient pas d’employeurs. Cela contribue néanmoins à leur épanouissement. Cela les rend capable de s’exposer ensuite au marché du travail.
D’une manière plus générale il faut une véritable approche méthodologique. C’est techniquement difficile et c’est là que l’ONPES peut aider. Il faut s’interroger sur la question de l’approche partagée et de sa fiabilité. Quant à l’amélioration de la méthode, elle pourrait passer par la comparabilité selon la géographie, même si ce n’est pas directement lié à la lutte contre la pauvreté ; cela permettrait d’avoir une vision des choix des départements faits quant à l’accompagnement du travail social. Ceci afin d’avoir un noyau d’indicateurs. Enfin, il est indispensable aujourd’hui de compléter l’effort militant par un effort de connaissance. Pour mobiliser les pouvoirs publics et l’opinion il est nécessaire de montrer qu’il y a du nouveau, de l’amélioration d’où la nécessité du travail de mesure.
L’année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale vient de se terminer. Bien qu’il soit trop tôt pour faire un bilan, quelles pistes l’Europe peut-elle tirer de cette thématique spécifique pour aider les personnes les plus fragiles, sachant que ce n’est pas une de ses compétences ?
C’est un paradoxe ancien. La Commission Européenne, le Parlement ont toujours cherché à encourager l’innovation sociale sans avoir pour autant de compétences claires. Le Conseil Européen n’a pas de base juridique pour cette ligne budgétaire, cependant avec l’article 189 du Traité de Maastrich, une compétence d’animation est donnée. Cette dernière permet notamment d’observer avec fiabilité un échantillon de la population par âge et revenus. Cela donne une indication claire sur la pauvreté matérielle et monétaire. Une décision prise à l’unanimité permettrait par exemple de définir un seuil minimum de ressources pour toute l’Union Européenne. En 1998, il y a eu une reconnaissance, par la Commission,.des compétences de l’UE en matière d’inclusion active. Depuis la Traité de Lisbonne en 2000, la Méthode Ouverte de Coordination a permis aux gouvernements de se voir doter de véritables outils même si les bases juridiques ne permettent pas de proposer des directives.
L’Europe contribue à la lutte contre la pauvreté grâce aux fonds structurels. Ces subventions aident à lutter contre la pauvreté mais ne soignent pas ses racines. Cette pauvreté est souvent la conséquence d’un problème autour de l’emploi : insuffisance de qualification, d’aptitude à se présenter pour un travail… Les politiques se mobilisent et se sentent obligés d’honorer de leurs présences les grandes manifestations européennes autour de cette année 2010 consacrée à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Cela peut sans doute les obliger à proposer certaines résolutions et propositions aux opinions publiques qui sont favorables à cette lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
Aujourd’hui la peur de l’autre, de l’étranger, du migrant devient de plus en plus prégnante. Comme chrétien engagé, président notamment des Semaines Sociales de France, dont le thème l’an passé était « Migrants, un avenir à construire ensemble », quelles pistes pouvez-vous donner pour vivre ce rapport à l’autre d’une manière ouverte et apaisée.
Il me semble que la première chose à faire c’est de purifier son propre esprit. Lorsque l’on est dans un état de crainte ou de tension les rapports à l’autre peuvent être vécus de la même manière. La ressource spirituelle permet de percevoir nos manques et nos faiblesses, et en les partageant nous constatons qu’il y a là un véritable enjeu à l’égard de l’autre, du plus fragile. L’autre nous renvoie à nos propres faiblesses. En permettant à l’autre de tenir sa place, de lui garantir un respect nous nous réhabilitons nous-même. Lorsque l’on rencontre des jeunes hésitant sur le chemin à prendre, il est conseillé de les encourager à s’engager dans un chemin vers l’autre. Cela permet de relativiser nos propres problèmes.
La question de la laïcité recoupe cette question de l’étranger, de l’autre. Il y a une portion de la population française pour qui il faut combattre « le religieux ». A côté de cela, il y a tout de même une certaine bienveillance à l’égard du « religieux ». Même si la générosité demeure, elle est éphémère. Les personnes les plus modestes sont souvent les plus généreuses Et cette grande cause nationale qu’est la solitude est une bonne idée qui va nous inviter à sortir de cette « inertie de soi » qui peut nous entraîner dans un égoïsme forcené.