Envoyés et réconciliés pour la Mission

Du 7 au 28 octobre 2012, 262 évêques du monde entier entourés d’experts dont certains laïcs, se sont réunis en synode autour du thème de la nouvelle évangélisation. Ils ont abouti au bout d’un long processus à 58 propositions qu’ils ont remises au Pape et un message qu’ils ont adressé au Peuple de Dieu. Un texte fort qui manque malgré tout d’audace et d’ouverture.

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De Rome au monde, l’annonce de l’Evangile est une priorité

 

Le début de ce texte invite à s’enraciner dans l’espérance et à demeurer acteur d’une recherche qui puisse conduire à une plénitude. Il s’agit d’une invitation à prendre le chemin du Christ notamment lorsqu’il rencontra la Samaritaine. J’aime particulièrement ces premiers paragraphes qui font l’éloge de la rencontre personnelle qui peut ouvrir à un questionnement, à une recherche du Sauveur, qui se dit dans l’aujourd’hui, dans le quotidien. Le texte parle de « rendre présent le Seigneur » à la vie des personnes. Bien sûr c’est indispensable mais ce qui l’est d’autant plus c’est de ne pas chercher à convertir, à convaincre. L’évangélisation dans ce côte à côte doit être désintéressée, se placer dans un cheminement où chacun se laisse interroger par l’autre. Révéler le Christ c’est accepter que le chemin de l’autre soit différent du mien. Je ne suis pas favorable à une évangélisation de recrutement mais à celle de proposer, de susciter de prendre le chemin de l’Evangile, dans l’absolue liberté. Peut-être, alors, qu’à un temps du chemin, certains reconnaîtront le Christ comme celui qui leur permet d’avoir le cœur brûlant tels les disciples d’Emmaüs. Le but de l’évangélisation, à mon sens, n’est pas d’imposer une vérité ou de sortir d’un potentiel aveuglement nos contemporains – nos yeux ne sont pas meilleurs du fait de notre foi. Il s’agit de témoigner, par notre vie, que cette Bonne Nouvelle nous enracine dans une joie intérieure et nous invite à nous engager au service de chacun. Il s’agit d’entrer dans le dynamisme du lavement du pied, celui du Fils de Dieu qui a choisi de prendre la place du serviteur. Ce qui fait la cohérence de notre foi, c’est la capacité de servir et de nous laisser interroger par tout ce qui en notre monde entrave les plus fragiles. Le message du Synode n’est d’ailleurs pas en reste sur la dimension diaconale.

L’accueil, porche de l’évangélisation

Dans les propos que les pères synodaux adressent au Peuple de Dieu, il est question de la qualité de communion, d’accueil, etc, de la part des communautés chrétiennes. Peut-être faudrait-il d’abord bâtir les communautés, aider les uns et les autres, ceux notamment qui sont en dehors des groupes formels tels le catéchisme, les équipes liturgiques, etc, à se rencontrer, à s’apprivoiser. Un véritable effort est à faire dans l’accueil afin que chacun puisse se sentir accueilli et attendu comme membre d’une même famille. Cela est d’autant plus important que cet accueil est le premier contact avec la paroisse ; cela peut autant décourager que favoriser la rencontre. Dans les grandes agglomérations, il est facile de choisir sa paroisse et donc son style et les gens que l’on rencontre. Mais dans les communes plus petites, de quelles manières l’unité de l’Eglise dans la liturgie peut-elle se faire ?. Certaines paroisses sont déjà heureuses d’avoir un « vieux » prêtre qui puisse présider l’Eucharistie voire en avoir une tous les quinze jours. Je n’ose pas imaginer les pays dits « de mission » où la messe est célébrée épisodiquement. Soyons donc réalistes sur ce domaine.

En revanche, pour ce qui est d’encourager le contact avec la Parole de Dieu c’est de l’ordre de l’urgence absolue. C’est grâce à cette fréquentation continue, voire à cette confrontation avec la Parole, que les chrétiens le deviendront en plénitude à la condition d’accepter de la partager avec d’autres venant d’horizons divers. Il faut pour cela, comme le dit en son numéro 5 ce message des pères synodaux « vaincre la peur par la foi, le découragement par l’espérance, l’indifférence par l’amour ».

Dedans mais dehors

Sur la partie qui concerne la famille, le message reste très, trop classique même s’il met l’accent sur l’accompagnement des couples avant et après le mariage. Nous noterons au passage, l’affirmation fréquente, dans ce texte, du mariage comme celui d’un homme et d’une femme. Rien de plus traditionnel que cette distinction mais cela prend une épaisseur particulière dans le contexte français où l’Eglise combat de pied ferme le mariage pour tous… Il y a sur ce thème de la famille quelque chose de décevant dans ce texte notamment quant aux couples divorcés-remariés. La discipline de l’interdiction d’accéder aux sacrements de l’Eucharistie et à celui de la Réconciliation est réaffirmée en même temps que leur pleine participation à la communauté ecclésiale. Cela m’interroge. Comment peut-on appartenir à une communauté qui vous prive de l’accès à sa source. La douleur de de la rupture doit être, j’imagine, suffisamment lourde et difficile à porter, sans que ceux qui veulent participer à la vie de l’Eglise soient chargés d’un nouveau fardeau. Même si les sacrements ne sont pas des droits, ils sont ce qui nous aide, par la seule grâce de Dieu, à devenir davantage disciple et nous invitent à être configurés à Sa ressemblance. Certes, la grâce transcende les sacrements et la puissance de Dieu n’est pas contenue dans ces derniers. Mais ce refus constitue, pour moi, un grave signe de fermeture et fait entrave à cette dynamique d’accueil et d’ouverture mentionnée à de nombreuses reprises dans leur texte. C’est d’autant plus surprenant que ceux qui édictent ces préceptes sont les ministres officiels de la miséricorde et surtout sont, par choix et par obligation canonique, célibataires… pour le Royaume. Espérons que dans un proche avenir, l’Eglise aura le courage de revenir sur cette discipline et s’ouvre davantage à la réconciliation. Cette dernière ne doit pas concerner que les intégristes de la fraternité Saint Pie X… mais tous ceux et toutes celles qui, attachés à l’Evangile sont comme au ban de l’Eglise. Je pense aux divorcés-remariés, mais aussi aux prêtres qui ont quitté le sacerdoce presbytéral pour se marier etc.

Se convertir pour vivre pleinement

L’invitation du Christ dans son Evangile est pour tout à chacun sans jugement sur sa manière d’être ou d’agir. Il invite à la conversion pour que la vie soit pleinement vécue. Cette conversion doit être avant tout une conversion de regard et de cœur avant d’être un enfermement dans une discipline telle n’importe quelle structure humaine. Il est paradoxal d’affirmer en même temps cette « limite » à la participation à la vie de l’Eglise et d’écrire un peu plus loin :

Témoigner de l’Evangile n’est le privilège de personne. Ainsi reconnaissons-nous avec joie la présence de tant d’hommes et de femmes qui par leur vie se font signe de l’Evangile au milieu du monde.

Faudrait-il comprendre que l’Evangile peut faire signe dans la vie de chacun mais que l’Eglise ne peut le reconnaître que dans la vie de ceux qui respectent ses codes disciplinaires ? Il y a là, à mon sens, un réel paradoxe. Comme Adolfo Nicolàs, préposé général de la Compagnie de Jésus, je pense « Que le pardon et la réconciliation sont les raccourcis les plus efficaces vers le cœur de l’Evangile. ».

Coresponsable mais pas vraiment

J’aimerai revenir aussi sur ce terme de coresponsabilité entre clercs et laïcs. Il est noble de l’affirmer mais dans ce cas pourquoi tant de prêtres voient les laïcs comme des auxiliaires voire des concurrents. La mission reçue d’annonce de l’Evangile est la même pour tous au travers des sacrements de l’initiation chrétienne ; c’est juste la modalité du ministère qui change. Le Concile Vatican II l’a dit mais cela a du mal à faire son chemin parmi certains évêques et les prêtres.

Vaste monde ma paroisse ?

L’Eglise se doit d’être au milieu du monde et ses ministres ordonnés aussi. Je ne suis pas certain que le modèle paroissial que vante ce document soit vraiment l’avenir. Beaucoup de ne s’y retrouvent pas ou plus. Le déplacement des personnes dû notamment à la recherche de travail ne favorise pas ce modèle et l’intégration dans le tissu paroissial est lent et fastidieux surtout lorsqu’il est tenu depuis de longues années pas les mêmes personnes. En revanche, les mouvements et services d’Eglise sont des occasions de dynamisme pour vivre la mission du Christ. C’est aussi une occasion de reprendre, relire son vécu, son action pour y discerner la présence de Dieu et ses appels pour vivre et annoncer sa Parole dans son quotidien. Mais cela demande que les évêques acceptent cette manière de concevoir l’Evangélisation…

Des ministres disponibles

Cet appel à ce que les laïcs prennent pleinement part à cette nouvelle évangélisation aux côtés de ministres ordonnés sous-entend que ces derniers soient disponibles. Trop souvent nous les voyons ployer sous la charge malgré la présence de laïcs à leur côté. Il faudrait, d’une part, qu’ils comprennent que cette indisponibilité constante n’est ni appelante ni accueillante mais surtout que les évêques saisissent que leurs prêtres ne sont pas des surhommes. Cet appel que font les pères synodaux à mettre la personne humaine au centre du développement économique, penser ce développement lui-même comme une occasion  de croissance du genre humain dans la justice et l’unité est valable aussi pour les prêtres. Un prêtre, jeune ordonné, qui devant la lourde tâche à accomplir, la difficulté de la vie fraternelle avec les prêtres de la ville…, s’est tourné vers son évêque pour lui faire part de ses difficultés dans le ministère. Ce dernier ne lui a pas manifesté beaucoup de compassion et d’écoute et lui ai fat des réponses toutes faites peu réalistes et difficilement praticable. Aujourd’hui, ce prêtre cherche toujours comme vivre son presbytérat en fidélité avec l’appel qu’il perçoit du Seigneur, loin de son église locale… La vie ministérielle est tout aussi difficile que la vie quotidienne de chacun d’entre nous. Si ceux qui ont la charge spécifique, par l’ordination, d’être attentifs à toute la portion du peuple de Dieu qui leur est confiée ne sont pas vigilants à leurs plus proches, comment le reste du peuple de Dieu peut entendre cet appel à considérer l’autre comme son propre frère ?

Attentifs ensemble

Dans tous les domaines de notre vie, peu importe la responsabilité, le ministère que l’on porte ou qui nous est confié, nous sommes plus que jamais les gardiens de nos frères. Ne ternissons pas l’appel du Christ par notre comportement volontaire ou par omission ; nous en sommes coresponsables. Ce « Voyez comme ils s’aiment » de Tertullien, cité d’ailleurs dans le message des pères synodaux est un impératif : comment pouvons-nous aimer Dieu, le monde si nous ne nous aimons pas d’abord nous mêmes et si nous n’aimons pas nos frères qui partagent la même foi. Cet amour doit nous engager à aller à la rencontre des hommes et des femmes de ce temps dans cette gratuité d’une annonce qui se dit par notre comportement et notre vie.

De belles idées habitent de ce message des pères synodaux mais il ne va pas assez loin àmon goût. A sa lecture, nous reconnaissons l’impulsion d’évêques français tels Yves Patenôtre, prélat de la Mission de France et archevêque de Sens-Auxerre ou bien encore Claude Dagens, évêque d’Angoulême sur cette importance de vivre au milieu des hommes, témoin de ce Christ et de cette Eglise qui a choisi de proclamer dans Vatican II que

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.

Je perçois aussi dans ce textes des crispations notamment sur les ministères, sur ceux qui se sont éloignés de l’Eglise ou bien encore sur le modèle paroissial. Cependant, je retiens cette volonté d’aller à la rencontre des hommes et des femmes de ce temps, conscient qu’ils ont quelque chose à nous dire du Christ même s’ils ne le confessent pas. Espérons que le Pape, dans sa future exhortation, pourra reprendre avec force cette volonté même si cette idée même d’exhortation est un coup de canif dans la collégialité et l’autonomie des évêques voulues par Vatican II.

L’urgence n’est pas le sexe mais l’Amour

La Prière pour la France écrite et proposée par André Cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris a déchaîné les passions (surtout celles de la braguette) et a ouvert l’inénarrable boîte de Pandore des rapports entre le sexe et l’Eglise. Le site A la table des chrétiens de gauche traite cette question sous la plume de René Poujol. Certes, le sexe et l’Eglise forment un couple chaotique, leur cohabitation ne semble pas être des plus faciles mais aujourd’hui, n’il y a-t-il pas d’autres urgences que de se cristalliser sur le bas ventre ? Même si c’est de là que la vie provient, ne pourrions-nous pas nous élever et tâcher de faire entendre autre chose que ce sempiternel refrain « l’Eglise est contre le sexe » ?

La position du missionnaire c'est renconter l’autre  - DRL’Eglise et la sexualité c’est un peu comme les feux de l’amour ou autre série fleuve. Cela revient sur le devant de la scène, comme ça, parce qu’un prélat a osé prendre une position, souvent prudente, un tantinet sibylline et peut être maladroite. S’en suivent les gros titres des journaux, des échanges enflammés sur les réseaux sociaux et de nombreux billets sur des blogs. Tant mieux ! Cela crée du débat, de l’émulation mais c’est souvent vain car chacun campe sur ses positions. Certains, dans l’Eglise, ne sont d’ailleurs pas en reste quant à cette obstination.

La sexualité en dialogue

Nous pouvons trouver parmi les ardents défenseurs de cette position dure les passionnés d’ornements ecclésiaux et autres lingeries en dentelles… mais ne généralisons pas… Il m’apparaît important de sortir de cette stérilité en débat pour entrer, enfin, en dialogue. N’est-ce pas d’ailleurs le point d’ancrage de toute vie le dialogue ? Nous sommes toujours gagnant à ouvrir l’échange, à la condition d’une part de bien comprendre ce que l’autre dit, et d’autre part d’accepter d’être déplacé dans sa compréhension des choses. Sinon, c’est une perte de temps. Un ami prêtre me disait récemment que lorsqu’il doit écrire quelque chose à propos du couple, de la morale sexuelle il se tourne naturellement vers plusieurs de ses amis mariés ou en couple qui connaissent bien mieux la réalité que lui, célibataire pour le Royaume. Il n’est sans doute pas le seul dans cette situation mais cela donne une méthode humble qui m’apparaît pertinente. L’institution ecclésiale n’est pas omnisciente et en matière de sexualité sa pratique est assez limitée. Nos clercs ont certes aussi à faire des efforts dans ce domaine, mais chacun a des torts. Les médias en premier : quand l’Eglise parle de régulation financière, de dignité des conditions de travail, travaille au milieu des nations pour que la paix puisse voir le jour… nul, sauf la presse spécialisée, n’en parle. Pourtant l’information existe et est accessible à qui veut bien se donner la peine de chercher.

L’urgence n’est pas le sexe

Pour moi, l’urgence pour l’Eglise ne réside en des questions de sexe, d’homosexualité, de pilules, préservatifs et autre questions contraceptives. Elles sont intéressantes mais dans une vue d’ensemble, dans une réflexion sur ce que chacun veut faire de sa vie. De quelle manière il veut vivre son rapport aux autres. Cela demande de pouvoir éclairer sa conscience. L’urgence, pour l’Eglise, est d’annoncer le Seigneur « jusqu’à ce qu’il revienne », comme nous le chantons à la messe. Annoncer le Christ ce n’est pas dire « fais pas çi, fais pas ça ». Même si’institution ecclésiale s’est bien permise de le faire durant trop longtemps en montant en épingle l’enfer et les phrases de type : « c’est le petit Jésus qui t’a puni ». Pendant trop longtemps, il y a eu une infantilisation, une mainmise sur les fidèles pour mieux, sans doute, les manipuler. Mais les temps et les mentalités ont changé, le Concile Vatican II est passé par là et les fenêtres de l’Eglise ont été invitées à s’ouvrir. La Mission de l’Eglise c’est d’annoncer que Dieu aime infiniment chacun.

La raison d’être de l’Eglise c’est l’annonce de l’Evangile

La position première du chrétien doit être celle du missionnaire ; elle devrait être pour chacun une nécessité comme le dit Paul dans son épitre aux chrétiens de Corinthe (1 Co 9, 16). Etre missionnaire c’est aller à la rencontre de l’autre, des autres, ce qui demande du temps, de la conversion, et une ouverture de cœur à toute épreuve. Rencontrer l’autre dans une attitude de respect, plus prompt à sauver sa proposition qu’à la condamner, comme dirait Ignace. La position est délicate car nous sommes souvent tentés d’imposer notre point de vue avant même d’avoir entendu celui de l’autre. Et, en même temps, annoncer l’Evangile ce n’est pas simplement bavarder, échanger c’est témoigner que celui qui me fait vivre s’est fait chair. L’urgence est l’annonce que ce Dieu nous convoque à l’Amour et veut que nous le vivions avec nos contemporains. Ce qui demande d’être vigilant et combattif à toutes les situations où la dignité de l’homme est menacée notamment lorsqu’il connaît des situations de précarité ou de pauvreté. Là est l’urgence, là nous devrions mobiliser nos énergies pour chercher ensemble comment dire Dieu aux hommes et aux femmes de ce temps. Comment témoigner sans prosélytisme, dans le respect mais avec la passion de l’Evangile au corps et au cœur. Voilà ce qui me paraît plus important que nos histoires de fesses. Notre devoir de chrétien est de montrer que nous sommes le prochain de notre prochain et non de condamner tout ce qui ne nous semblerait subversif.

J’espère que le synode qui se déroulera à Rome en octobre prochain sur la nouvelle évangélisation permettra un renversement de vapeur. Que la priorité sera davantage mise sur les questions de l’annonce, sur la manière de rejoindre les hommes et les femmes de notre temps dans leurs questionnements vitaux plutôt que sur ces questions de sexualité, non négligeables mais qui ne me semblent pas, aujourd’hui, l’urgence. C’est en partant de l’expérience, de la vie de nos contemporains que nous trouverons la manière de les rejoindre en leur témoignant de la vie de Celui qui nous fait vivre. Cela demande de sortir de nos idées toutes faites, de puiser dans la richesse de la tradition de l’Eglise et de faire preuve d’une généreuse inventivité. Dieu, à nous d’inventer la vie qui va avec !