Mettre l’Evangile en action

Ces derniers jours Rome a attiré l’attention des médias avec l’ouverture du procès du majordome de Benoît XVI. D’autres pulsations de la vie de l’Église catholique sont intéressantes comme le voyage du Successeur de Pierre à Lorette, sur les pas du Bienheureux Jean XXIII. Ce déplacement est signe de la volonté de Benoît XVI de remettre l’humain, hommes et femmes, au cœur de la société, au cœur de l’annonce de la Bonne Nouvelle.

Dans la crise actuelle, qui ne concerne pas seulement l’économie, mais plusieurs secteurs de la société. Incarnation du Fils de Dieu nous dit combien l’homme est important pour Dieu et Dieu pour l’homme.

Basilique saint Pierre à Rome - (c) PBCCes mots du Successeur de Pierre à Lorette replace la foi des chrétiens, en ce Dieu fait homme, dans une responsabilité commune. L’importance de l’amour de Dieu pour l’homme exige de lui qu’il en rende compte par sa vie et ses actions. Aimer c’est témoigner. Il ne s’agit pas d’ensemble de prescriptions, de règles à respecter mais bien d’incarner, de témoigner par son quotidien que Dieu s’intéresse à l’homme et que toutes ses activités sont donc dignes d’intérêt.
L’Église n’est pas et n’a pas à être coupée de la société
Alors que vont s’ouvrir mercredi prochain, les festivités autour des 50 ans du début du Concile Oecuménique Vatican II, il est bon de se souvenir que ce dernier fait le lien avec la vie des hommes et des femmes de ce temps. C’est d’ailleurs ce que dit dès le début un des textes de ce Concile : la Constitution Pastorale sur l’Église en ce monde et en ce temps dit :

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.

L’Église n’est pas et n’a pas à être coupée de la société, elle doit être au cœur même de la vie des hommes pour y amener celui que les Chrétiens ont découvert comme celui qui les sauvait.
Élargir l’espace de sa tente
Dieu nous invite sans cesse à élargir l’espace de sa tente, à faire l’expérience de la rencontre de ses contemporains.. Dans ce texte du Concile j’entends vraiment l’appel à se mettre en route sans cesse vers ceux d’abord qui façonnent mon quotidien. Ce Salut que le Concile nous amène, à la suite du Christ, à apporter au Monde est à vivre dans cette banalité du quotidien qui se succède. Cette banalité peut se révéler extraordinaire si, avec la grâce de Dieu et la prière de nos frères et sœurs, nous tâchons de nous souvenir de cette exigence de non-condamnation de l’autre. Il ne s’agit pas de tout accepter mais d’exercer une intime bienveillance. Ce qui doit guider l’action ce n’est pas d’imposer une quelconque vérité mais de servir  de la personne humaine dans toutes ses dimensions.
Qu’est-ce qu’évangéliser ?
Benoit XVI dans son homélie d’ouverture du Synode pour la Nouvelle Évangélisation a dit que « L’Église existe pour évangéliser ». J’espère que les Pères Synodaux se poseront la question de savoir ce que cela signifie en premier lieu. Si c’est favoriser la catéchèse, la liturgie et parler boutique c’est, à mon sens, faire erreur. En revanche, si cela nous invite à « fixer le regard sur le Seigneur Jésus » et à trouver en ce monde, les signes des temps nécessaires pour rejoindre nos contemporains sur leur chemin de vie, c’est une bonne nouvelle. L’évangélisation doit d’abord passer par cette ouverture au monde voulue par Jean XXIII. Sa phrase célèbre :« Je veux ouvrir la fenêtre de l’Eglise, afin que nous puissions voir ce qui se passe dehors, et que le monde puisse voir ce qui se passe chez nous » nous y pousse. Vatican II nous invite à devenir des missionnaires de l’annonce mais cette dernière doit, à mon sens, passer par capillarité, par nos modes de vie, de pensée, par une fraternité manifestée à tout à chacun.
S’enraciner dans la Parole puis agir
Cela demande d’assumer pleinement notre héritage chrétien, d’être vraiment enraciné dans la Parole pour la vivre dans notre quotidien, telle la boussole qui indique le nord. Lire, goûter, savourer la Parole est l’oxygène du chrétien, elle nous aide à mieux entrer dans le projet de salut que Dieu nous offre. Bien que cela soit nécessaire, essentiel et indispensable, cela n’est pas suffisant pour nous qui sommes dans ce monde. Si nous voulons que le règne de Dieu s’y installe il me parait logique que nous agissions en son sein pour ceux auxquels nous sommes envoyés. C’est-à-dire qu’il faut s’atteler chaque jour davantage à ce que nos frères et sœurs en humanité, puissent vivre dans des conditions où la justice ne soit pas bafouée, où le droit ne soit pas ignoré, où la fragilité, le handicap, la dépendance ne soient pas perçus comme des freins au développement mais comme une véritable chance. Enfin, évangéliser c’est sans aucun doute tout faire pour que l’humain ne soit pas une variable d’ajustement, ni même une ressource mais un coopérateur pour permettre à Dieu de se révéler anonymement dans les petites choses, les petits gestes quotidiens.

Le but de l’Église, c’est la rencontre de Dieu

Claude Dagens, membre de l’Académie Française et évêque du diocèse d’Angoulème, a répondu aux questions de l’auteur de ce blog, pour le journal Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut en France et en Belgique. Normalien et docteur ès lettres, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et rapports portant notamment sur l’inscription chrétienne dans une société sécularisée.
La foi chrétienne a toujours été et est toujours un signe de contradiction. Comment faire de cette originalité une force pour à la fois approfondir notre foi en Christ et en témoigner aujourd’hui?        
Le terme “foi chrétienne” est moins souvent utilisé que celui de “christianisme”. Ce dernier évoque plutôt un système religieux, avec  une organisation plus ou moins complexe. Alors que la foi chrétienne est une réalité d’un autre genre. Ce n’est pas un système. C’est un appel auquel nous répondons en disant: “JE crois en Dieu qui s’est fait homme en son Fils Jésus”. C’est le témoignage de l’apôtre Pierre chez le centurion Corneille : Pierre parle du Christ en expliquant “qu’il passait en faisant le bien” et qu’il est vivant. Il est important d’être des croyants qui témoignent du Christ, même si la foi chrétienne est et demeure un signe de contradiction.
Dès le début de l’Église, il y a eu des chrétiens incompris, rejetés, persécutés. Aujourd’hui encore, il y a des personnes qui sont martyrisées à cause de leur foi en Dieu, le Père de Jésus-Christ. Dans nos pays sécularisés (là où la référence religieuse ne fait plus la loi), le phénomène chrétien est marginalisé. En fait, le christianisme est souvent méconnu plus que rejeté. Souvent, on se contente d’une image préfabriquée, plus ou moins caricaturale,  alors que l’Église n’a pas d’autre but que d’ouvrir des chemins qui conduisent à Dieu. La foi chrétienne est aujourd’hui signe de contradiction à un double titre: elle témoigne de l’espérance en un temps d’incertitude et elle milite pour le respect de tout être humain.

  • L’effondrement du système communiste a suivi d’un sentiment d’ euphorie. L’avenir du monde semblait ouvert grâce à la croissance économique et à des relations internationales pacifiées. Et puis, il y a eu le 11 septembre, l’attentat de New-York sur les tours du World-Trade-Center. Certains ont alors parlé de “conflit des civilisations”. A l’échelle des peuples, le monde ne vit pas sous le signe de la confiance. Il est plutôt marqué par le désenchantement. Je suis toujours surpris dans les lettres que les jeunes m’envoient pour demander le sacrement de la confirmation par les nombreuses références au mal, à la souffrance, à la mort. Il y a donc un combat chrétien à mener, celui “d’espérer contre toute espérance”. C’est un peu le message des moines de Tibhirine qui ont vécu au milieu des violences, sans prendre parti, en terre algérienne. Après leur mort, leur témoignage demeure. Espérer c’est remettre l’avenir entre les mains de Dieu.
  • Le respect de chaque personne humaine, avec ce qui fait qu’elle est unique, est fondamental. Une des dérives qui marque notre société, ce sont les processus de déshumanisation. Nombreux sont les refus de prendre en compte la dignité humaine au profit d’impératifs techniques ou financiers immédiats. La foi chrétienne inspire un combat pour la dignité de chaque être humain et surtout en faveur des plus fragiles. C’est d’ailleurs, il me semble, ce que l’Armée du Salut veut promouvoir. Quand la précarité est trop importante, il n’y a pas de cris, il n’y a que de la souffrance et lorsque cela devient insupportable, cette souffrance explose.

Il est de la responsabilité des chrétiens de veiller, de discerner , de regarder au-delà des apparences. Il y a toujours près de nous une personne humaine qui attend d’être reconnue et aimée.
De quelles manières les Chrétiens, mus de leur foi et par cette passion de l’homme et surtout du plus fragile, peuvent-ils être force de proposition dans la société actuelle, alors que leur parole est à la fois attendue et rejetée ?
Il y a le charivari des phénomènes  médiatiques qui jouent avec l’éphémère, l’immédiat et donc qui voient mal ce qui n’est pas immédiatement visible. Cela ne me trouble pas. Ce qui importe c’est l’existence d’ hommes et de femmes qui, au fond d’eux-mêmes, portent des attentes profondes et qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils sont. Souvent, pris par l’immédiat, on ne trouve pas des chemins pour aller à l’essentiel.
Nous devons, comme Chrétiens, ne pas nous laisser fasciner par ce charivari et discerner ce qui est révélateur de Dieu, ce qui atteste loe travail de Dieu au sein de notre humanité. Certains faits récents sont significatifs: par exemple le film Des hommes et des dieux qui a été vu par beaucoup de spectateurs. Combien de fois n’entendons-nous pas, sur la place publique, ces interrogations adressées à Dieu : “où es-tu ?” “que fais-tu quand le mal, la maladie, la souffrance surviennent ?…”. N’oublions pas non plus toutes ces personnes adultes qui se préparent à recevoir le baptême et les familles qui le demandent pour leurs enfants.
Notre société d’indifférence est en même temps traversée par une attente, un désir de Dieu. Pour répondre, il faut d’abord alors faire silence, écouter la Parole et écouter aussi les cris de notre humanité. Ensuite, laissons faire Dieu, son action est toujours surprenante. Il est le Dieu de la promesse, le Dieu qui tient parole, le Dieu qui console. Consoler ce n’est pas effacer les larmes, c’est rendre plus solide que ce qui peut nous blesser. La naissance de Jésus est inimaginable. Il est difficile de penser l’événement de Noël. Ainsi, Dieu demeure avec nous pour toujours et il désire faire de nous ses témoins. En Jésus, Dieu s’engage en se liant avec chacun de nous, jusque dans les situations de détresse. Un autre étonnement peut nous saisir lorsque nous pensons à la la mort de Jésus. Crucifié, il est abandonné de tous, seules demeurent quelques femmes, une de ses dernières paroles est “Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font”. (Lc 23, 34). Cette parole de Jésus sur la croix est le plus grand signe de contradiction, car elle signifie que l’Amour  de Dieu est plus fort que toutes violences et que“l’acte de pardon est aussi décisif que l’acte de création”, pour reprendre une expression de saint Thomas d’Aquin.
Comment penser l’Église d’abord comme Corps et sacrement du Christ, “don de Dieu en Jésus-Christ”,  ferment de fraternité, et non comme une organisation qu’il faudrait faire fonctionner ?
Il faut sortir de ces catégories enfermantes pour nous-mêmes qui voudraient que d’un côté il y ait l’Esprit et de l’autre le Corps. C’est un peu comme dans le débat sur la bioéthique où l’on sépare les réalités biologiques et les réalités spirituelles.  Nous avons du mal à faire la synthèse des deux. Nous sommes constitués  d’un  corps (avec tout ce qui exprime notre sensiblité) , d’une âme ( principe de vie intérieure) et de l’ Esprit (qui nous est donné de Dieu). Il est nécessaire d’apprendre à laisser l’Esprit nous travailler. Si nous vivons notre relation à l’Eglise comme la participation à une organisation religieuse, nous sommes infidèles au don du Christ. Avec son Esprit, Il nous appelle à devenir pleinement son corps en solidarité avec nos frères et soeurs. Cependant, une institution (ce qui fait tenir) est nécessaire. Mais l’Église n’est pas instituée pour devenir son propre but. Le but de l’Église, ce n’est pas l’Eglise. Elle est comme le doigt de Jean-Baptiste qui montre celui qui vient et qui invite à la découverte de Dieu. L’Église, c’est le corps du Christ qui se déploie en nous et qui fait signe pour le monde.
Je suis toujours surpris qu’il y ait encore tant de personnes qui n’ont jamais rencontré Jésus de façon personnelle. Un des lieux où est proposée cette rencontre, c’est la communauté oecuménique de Taizé, en Bourgogne. Le silence, la Parole, la lumière, la contemplation des icônes, les chants répétés… Toutes ces choses simples sont autant d’éléments qui peuvent conduire au mystère du Christ et  à sa présence. Là est le coeur de L’Église.