L’œcuménisme : une réalité quotidienne

Catholique romain au sein d’une institution protestante, je suis amené à confesser ma foi et à témoigner de sa richesse. Pour autant, je ne me sens pas en décalage avec ceux qui professent une foi différente car elle enrichit et me dynamise tant humainement que spirituellement.

Mes activités professionnelles m’amènent à mettre quotidiennement en dialogue mon catholicisme avec des croyants provenant d’une Église issue de la Réforme : l’Armée du Salut. Cette rencontre est beaucoup plus un avantage qu’une tension. Elle ne cesse de m’inviter à témoigner de ma manière de croire en ce Dieu fait homme en la personne du Christ, au travers notamment du partage des trésors spirituels et sacramentels de l’Église Catholique Romaine. Mes frères salutistes me témoignent quant à eux de la richesse de leur histoire, de leur manière d’annoncer la Parole au travers d’une spontanéité et d’une tradition inventive au travers notamment de la musique et du chant prenant sa source dans l’Écriture.
Le partage et l’échange fraternels de notre manière de croire me semblent beaucoup plus utiles pour construire cette unité tant recherchée que de s’opposer et de s’imposer comme détenteur de la Vérité. Lorsque mon frère ou ma sœur salutiste m’invite à prier, je ne cherche pas à lui imposer ma méthode et ma liturgie. J’essaye, au-delà de ma surprise et peut-être d’un certain malaise, de communier à cette prière, de porter dans la mienne ses intentions.
Fréquenter des frères et sœurs d’une autre Église chrétienne m’amène à réfléchir aux raisons pour lesquelles je demeure dans l’Église catholique romaine. Dans cette dernière, la place de la Parole de Dieu me semble bien mince au regard de mes frères et sœurs protestantes. Elle est première chez eux et fonde véritablement leur engagement et leur témoignage au-delà de tout dogme, toute liturgie. C’est vraiment ce qui me manque dans mon Église. Pourtant, lorsque je prie avec ces salutistes, le partage du Pain de Vie, de ce don de Dieu fait aux hommes en cette Eucharistie me manque. Le partage de cette Table, accompagné de celle de la Parole demeure pour moi l’enracinement et l’adhésion à cette Église catholique romaine dans laquelle j’ai reçu le baptême et où je continue de servir et de professer ma foi. Même si cela est l’essentiel pour moi, je n’en fais pas un critère absolu dans la rencontre avec d’autres chrétiens, certain de la Vérité de cette Parole du Christ : « Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père »(Jn 14,2).

« Être un lieu d’interpellation mutuelle et bienveillante »

Claude Baty, pasteur et Président de la fédération protestante de France a accepté de répondre, pour l’Armée du Salut, aux questions posées par votre serviteur.

  1. En tant que Président de la Fédération protestante de France, de quelles manières œuvrez-vous afin que l’unité soit en marche dans cette diversité d’Eglises rassemblées ?

 Il n’y a pas que des Églises dans la Fédération, il y a aussi des œuvres et des mouvements. Cela ajoute de la complexité. Il est important, tout d’abord, de se référer à la Charte de la Fédération Protestante. Il ne s’agit pas d’une confession de foi mais d’une charte de partenariat qui repose sur l’affirmation centrale de l’annonce du Salut par la grâce, reçue par la foi seule. Sur cette base qui crée une communion – manifestée par l’accueil mutuel à la Sainte Cène – nous proposons un projet partagé qui ouvre sur la rencontre avec les autres. Cela part d’une disposition d’esprit qui considère que les différences sont stimulantes même si ce n’est pas sans difficulté. La Charte est ainsi un moyen de progression. Ce qui est essentiel, pour moi, c’est cette volonté de rencontrer les autres à partir d’un socle commun qui sert de tremplin.

La vocation de la Fédération Protestante de France consiste à encourager l’ouverture et l’unité. Cette ouverture nous préserve de nous croire les dépositaires de la grâce. Nous ne cherchons pas à circonscrire, à barricader, mais, par notre ouverture, nous souhaitons être un lieu d’interpellation mutuelle et bienveillante. Ainsi, par rapport à l’Armée du Salut, nous pouvons l’interpeller sur son rapport à la Sainte Cène et lui laisser la latitude de nous interpeller sur l’importance donnée aux sacrements dans les autres Églises membres de la Fédération.

 2. Comme chrétiens nous sommes invités à « rendre compte de l’espérance qui est en nous ». Pourtant nous vivons souvent en tension entre le « service de Dieu » et le « service du Frère ». Comment vivre alors ces deux dimensions essentielles d’une manière pacifiée ?

 En principe, il ne devrait pas y avoir de tension. Dans l’Évangile, il est exclu de faire un choix. Tout le monde en est convaincu. Engagement social et évangélisation ne sont pas opposés, au contraire, ils sont indissociables. Mais, dans l’histoire, nous savons que cela n’a pas toujours été le cas. Il y a toujours un effet de balancier. Au XIXe siècle, il y a eu une croissance de l’engagement social. Cette accentuation de l’engagement social a fait craindre par la suite un engagement politique dangereux et a donc provoqué un repli sur  l’évangélisation et sur l’Église. Pour le croyant, le monde est alors perçu comme quelque chose de mauvais. Cette tendance existe encore dans certaines Églises. Elles prônent le repli communautaire pour vivre une foi pure. Ces positions extrémistes ne sont pas tenables. Être chrétien c’est tenir ensemble l’engagement social et l’annonce de l’Évangile. Il me semble important de réaffirmer cette nécessité. Cela signifie qu’il faut sans cesse s’interroger sur le pourquoi de notre engagement, au nom de qui nous allons vers nos frères et sœurs.

J’admets volontiers que les évolutions peuvent être difficiles et chaotiques mais il est essentiel de prendre conscience que nous n’avons pas à privilégier l’engagement ou l’évangélisation. Souvent dans notre action nous pouvons être suspectés, à tort, de faire du prosélytisme si nous affichons au nom de quoi, au nom de qui nous agissons. Cette question rejoint celle de la place du religieux dans la société.

 3. Vous êtes un ardent défenseur d’une laïcité ouverte, qui permet à chacun de vivre d’une manière apaisée sa religion. En même temps vous redoublez de prudence et de vigilance quant à son utilisation politique et polémique. Quels critères de discernement pouvez-vous donner pour vivre comme chrétien, de manière pleinement apaisée et ajustée, dans cette société en quête de sens ?

La relation entre Église et pouvoir a toujours été problématique et souvent malsaine. Là où il y a du pouvoir, il y a danger d’abus de pouvoir et perte de l’esprit de service. Quand l’Église s’associe au pouvoir pour asseoir ses convictions et, de même, lorsque le pouvoir cherche à utiliser l’Église, c’est calamiteux. D’autant plus que cela peut être au mépris de ceux qui ne sont pas membres de « l’Église officielle » et qui risquent de subir des persécutions. C’est pourquoi il faut être attentif à une égalité des citoyens dans la République. Chacun a le droit, et c’est inscrit dans la Constitution de notre pays, de professer sa foi et de célébrer son culte sans que cela lui porte préjudice. D’ailleurs, personne ne conteste ce principe. L’Église catholique a été, autrefois, en position de monopole par rapport aux autres religions et elle peut parfois connaître, encore aujourd’hui, des difficultés de positionnement et se sentir affaiblie. Le contexte actuel l’invite à partager sa place…

Les luttes autour de la loi de 1905 ont laissé des traces. Certains ont combattu l’Église pensant qu’elle souhaitait prendre le pouvoir. Or ce n’est pas là la vocation de l’Église. C’est la même réaction de certains « laïcards » aujourd’hui vis-à-vis de l’islam. Ils le voient comme une institution qui passe son temps à « tester » la République. Penser cela, c’est ne pas être dans la réalité mais dans le fantasme partagé, d’ailleurs, par certains politiques à des fins électoralistes.

Les questions de laïcité deviennent des enjeux politiques et il est important que les religieux ne se laissent pas instrumentaliser. C’est d’ailleurs le sens que prend la déclaration de la Conférence des responsables de culte en France . Elle rappelle des vérités simples afin que personne ne puisse se permettre de parler à notre place. Il est fondamental de repréciser que la religion n’est pas synonyme de violence. Il ne faut pas se laisser piéger par ces raccourcis. Nous refusons toute association entre la violence et la religion. Cette parole commune est significative.