Envoyés et réconciliés pour la Mission

Du 7 au 28 octobre 2012, 262 évêques du monde entier entourés d’experts dont certains laïcs, se sont réunis en synode autour du thème de la nouvelle évangélisation. Ils ont abouti au bout d’un long processus à 58 propositions qu’ils ont remises au Pape et un message qu’ils ont adressé au Peuple de Dieu. Un texte fort qui manque malgré tout d’audace et d’ouverture.

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De Rome au monde, l’annonce de l’Evangile est une priorité

 

Le début de ce texte invite à s’enraciner dans l’espérance et à demeurer acteur d’une recherche qui puisse conduire à une plénitude. Il s’agit d’une invitation à prendre le chemin du Christ notamment lorsqu’il rencontra la Samaritaine. J’aime particulièrement ces premiers paragraphes qui font l’éloge de la rencontre personnelle qui peut ouvrir à un questionnement, à une recherche du Sauveur, qui se dit dans l’aujourd’hui, dans le quotidien. Le texte parle de « rendre présent le Seigneur » à la vie des personnes. Bien sûr c’est indispensable mais ce qui l’est d’autant plus c’est de ne pas chercher à convertir, à convaincre. L’évangélisation dans ce côte à côte doit être désintéressée, se placer dans un cheminement où chacun se laisse interroger par l’autre. Révéler le Christ c’est accepter que le chemin de l’autre soit différent du mien. Je ne suis pas favorable à une évangélisation de recrutement mais à celle de proposer, de susciter de prendre le chemin de l’Evangile, dans l’absolue liberté. Peut-être, alors, qu’à un temps du chemin, certains reconnaîtront le Christ comme celui qui leur permet d’avoir le cœur brûlant tels les disciples d’Emmaüs. Le but de l’évangélisation, à mon sens, n’est pas d’imposer une vérité ou de sortir d’un potentiel aveuglement nos contemporains – nos yeux ne sont pas meilleurs du fait de notre foi. Il s’agit de témoigner, par notre vie, que cette Bonne Nouvelle nous enracine dans une joie intérieure et nous invite à nous engager au service de chacun. Il s’agit d’entrer dans le dynamisme du lavement du pied, celui du Fils de Dieu qui a choisi de prendre la place du serviteur. Ce qui fait la cohérence de notre foi, c’est la capacité de servir et de nous laisser interroger par tout ce qui en notre monde entrave les plus fragiles. Le message du Synode n’est d’ailleurs pas en reste sur la dimension diaconale.

L’accueil, porche de l’évangélisation

Dans les propos que les pères synodaux adressent au Peuple de Dieu, il est question de la qualité de communion, d’accueil, etc, de la part des communautés chrétiennes. Peut-être faudrait-il d’abord bâtir les communautés, aider les uns et les autres, ceux notamment qui sont en dehors des groupes formels tels le catéchisme, les équipes liturgiques, etc, à se rencontrer, à s’apprivoiser. Un véritable effort est à faire dans l’accueil afin que chacun puisse se sentir accueilli et attendu comme membre d’une même famille. Cela est d’autant plus important que cet accueil est le premier contact avec la paroisse ; cela peut autant décourager que favoriser la rencontre. Dans les grandes agglomérations, il est facile de choisir sa paroisse et donc son style et les gens que l’on rencontre. Mais dans les communes plus petites, de quelles manières l’unité de l’Eglise dans la liturgie peut-elle se faire ?. Certaines paroisses sont déjà heureuses d’avoir un « vieux » prêtre qui puisse présider l’Eucharistie voire en avoir une tous les quinze jours. Je n’ose pas imaginer les pays dits « de mission » où la messe est célébrée épisodiquement. Soyons donc réalistes sur ce domaine.

En revanche, pour ce qui est d’encourager le contact avec la Parole de Dieu c’est de l’ordre de l’urgence absolue. C’est grâce à cette fréquentation continue, voire à cette confrontation avec la Parole, que les chrétiens le deviendront en plénitude à la condition d’accepter de la partager avec d’autres venant d’horizons divers. Il faut pour cela, comme le dit en son numéro 5 ce message des pères synodaux « vaincre la peur par la foi, le découragement par l’espérance, l’indifférence par l’amour ».

Dedans mais dehors

Sur la partie qui concerne la famille, le message reste très, trop classique même s’il met l’accent sur l’accompagnement des couples avant et après le mariage. Nous noterons au passage, l’affirmation fréquente, dans ce texte, du mariage comme celui d’un homme et d’une femme. Rien de plus traditionnel que cette distinction mais cela prend une épaisseur particulière dans le contexte français où l’Eglise combat de pied ferme le mariage pour tous… Il y a sur ce thème de la famille quelque chose de décevant dans ce texte notamment quant aux couples divorcés-remariés. La discipline de l’interdiction d’accéder aux sacrements de l’Eucharistie et à celui de la Réconciliation est réaffirmée en même temps que leur pleine participation à la communauté ecclésiale. Cela m’interroge. Comment peut-on appartenir à une communauté qui vous prive de l’accès à sa source. La douleur de de la rupture doit être, j’imagine, suffisamment lourde et difficile à porter, sans que ceux qui veulent participer à la vie de l’Eglise soient chargés d’un nouveau fardeau. Même si les sacrements ne sont pas des droits, ils sont ce qui nous aide, par la seule grâce de Dieu, à devenir davantage disciple et nous invitent à être configurés à Sa ressemblance. Certes, la grâce transcende les sacrements et la puissance de Dieu n’est pas contenue dans ces derniers. Mais ce refus constitue, pour moi, un grave signe de fermeture et fait entrave à cette dynamique d’accueil et d’ouverture mentionnée à de nombreuses reprises dans leur texte. C’est d’autant plus surprenant que ceux qui édictent ces préceptes sont les ministres officiels de la miséricorde et surtout sont, par choix et par obligation canonique, célibataires… pour le Royaume. Espérons que dans un proche avenir, l’Eglise aura le courage de revenir sur cette discipline et s’ouvre davantage à la réconciliation. Cette dernière ne doit pas concerner que les intégristes de la fraternité Saint Pie X… mais tous ceux et toutes celles qui, attachés à l’Evangile sont comme au ban de l’Eglise. Je pense aux divorcés-remariés, mais aussi aux prêtres qui ont quitté le sacerdoce presbytéral pour se marier etc.

Se convertir pour vivre pleinement

L’invitation du Christ dans son Evangile est pour tout à chacun sans jugement sur sa manière d’être ou d’agir. Il invite à la conversion pour que la vie soit pleinement vécue. Cette conversion doit être avant tout une conversion de regard et de cœur avant d’être un enfermement dans une discipline telle n’importe quelle structure humaine. Il est paradoxal d’affirmer en même temps cette « limite » à la participation à la vie de l’Eglise et d’écrire un peu plus loin :

Témoigner de l’Evangile n’est le privilège de personne. Ainsi reconnaissons-nous avec joie la présence de tant d’hommes et de femmes qui par leur vie se font signe de l’Evangile au milieu du monde.

Faudrait-il comprendre que l’Evangile peut faire signe dans la vie de chacun mais que l’Eglise ne peut le reconnaître que dans la vie de ceux qui respectent ses codes disciplinaires ? Il y a là, à mon sens, un réel paradoxe. Comme Adolfo Nicolàs, préposé général de la Compagnie de Jésus, je pense « Que le pardon et la réconciliation sont les raccourcis les plus efficaces vers le cœur de l’Evangile. ».

Coresponsable mais pas vraiment

J’aimerai revenir aussi sur ce terme de coresponsabilité entre clercs et laïcs. Il est noble de l’affirmer mais dans ce cas pourquoi tant de prêtres voient les laïcs comme des auxiliaires voire des concurrents. La mission reçue d’annonce de l’Evangile est la même pour tous au travers des sacrements de l’initiation chrétienne ; c’est juste la modalité du ministère qui change. Le Concile Vatican II l’a dit mais cela a du mal à faire son chemin parmi certains évêques et les prêtres.

Vaste monde ma paroisse ?

L’Eglise se doit d’être au milieu du monde et ses ministres ordonnés aussi. Je ne suis pas certain que le modèle paroissial que vante ce document soit vraiment l’avenir. Beaucoup de ne s’y retrouvent pas ou plus. Le déplacement des personnes dû notamment à la recherche de travail ne favorise pas ce modèle et l’intégration dans le tissu paroissial est lent et fastidieux surtout lorsqu’il est tenu depuis de longues années pas les mêmes personnes. En revanche, les mouvements et services d’Eglise sont des occasions de dynamisme pour vivre la mission du Christ. C’est aussi une occasion de reprendre, relire son vécu, son action pour y discerner la présence de Dieu et ses appels pour vivre et annoncer sa Parole dans son quotidien. Mais cela demande que les évêques acceptent cette manière de concevoir l’Evangélisation…

Des ministres disponibles

Cet appel à ce que les laïcs prennent pleinement part à cette nouvelle évangélisation aux côtés de ministres ordonnés sous-entend que ces derniers soient disponibles. Trop souvent nous les voyons ployer sous la charge malgré la présence de laïcs à leur côté. Il faudrait, d’une part, qu’ils comprennent que cette indisponibilité constante n’est ni appelante ni accueillante mais surtout que les évêques saisissent que leurs prêtres ne sont pas des surhommes. Cet appel que font les pères synodaux à mettre la personne humaine au centre du développement économique, penser ce développement lui-même comme une occasion  de croissance du genre humain dans la justice et l’unité est valable aussi pour les prêtres. Un prêtre, jeune ordonné, qui devant la lourde tâche à accomplir, la difficulté de la vie fraternelle avec les prêtres de la ville…, s’est tourné vers son évêque pour lui faire part de ses difficultés dans le ministère. Ce dernier ne lui a pas manifesté beaucoup de compassion et d’écoute et lui ai fat des réponses toutes faites peu réalistes et difficilement praticable. Aujourd’hui, ce prêtre cherche toujours comme vivre son presbytérat en fidélité avec l’appel qu’il perçoit du Seigneur, loin de son église locale… La vie ministérielle est tout aussi difficile que la vie quotidienne de chacun d’entre nous. Si ceux qui ont la charge spécifique, par l’ordination, d’être attentifs à toute la portion du peuple de Dieu qui leur est confiée ne sont pas vigilants à leurs plus proches, comment le reste du peuple de Dieu peut entendre cet appel à considérer l’autre comme son propre frère ?

Attentifs ensemble

Dans tous les domaines de notre vie, peu importe la responsabilité, le ministère que l’on porte ou qui nous est confié, nous sommes plus que jamais les gardiens de nos frères. Ne ternissons pas l’appel du Christ par notre comportement volontaire ou par omission ; nous en sommes coresponsables. Ce « Voyez comme ils s’aiment » de Tertullien, cité d’ailleurs dans le message des pères synodaux est un impératif : comment pouvons-nous aimer Dieu, le monde si nous ne nous aimons pas d’abord nous mêmes et si nous n’aimons pas nos frères qui partagent la même foi. Cet amour doit nous engager à aller à la rencontre des hommes et des femmes de ce temps dans cette gratuité d’une annonce qui se dit par notre comportement et notre vie.

De belles idées habitent de ce message des pères synodaux mais il ne va pas assez loin àmon goût. A sa lecture, nous reconnaissons l’impulsion d’évêques français tels Yves Patenôtre, prélat de la Mission de France et archevêque de Sens-Auxerre ou bien encore Claude Dagens, évêque d’Angoulême sur cette importance de vivre au milieu des hommes, témoin de ce Christ et de cette Eglise qui a choisi de proclamer dans Vatican II que

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.

Je perçois aussi dans ce textes des crispations notamment sur les ministères, sur ceux qui se sont éloignés de l’Eglise ou bien encore sur le modèle paroissial. Cependant, je retiens cette volonté d’aller à la rencontre des hommes et des femmes de ce temps, conscient qu’ils ont quelque chose à nous dire du Christ même s’ils ne le confessent pas. Espérons que le Pape, dans sa future exhortation, pourra reprendre avec force cette volonté même si cette idée même d’exhortation est un coup de canif dans la collégialité et l’autonomie des évêques voulues par Vatican II.

Actifs comme l’Abbé Pierre

En 2012, l’Abbé Pierre décédé il y a 5 ans aurait eu 100 ans. La Fondation qui porte son nom a 20 ans cette année. C’est l’occasion, à l’invitation du Jour du Seigneur, de revenir sur cette figure ecclésiastique peu commune et de réfléchir sur cette manière d’être et d’agir en liberté.
L'Abbé PierreS’il est une personne connue, reconnue et respectée par l’ensemble de la classe politique mais aussi par le grand public c’est bien l’Abbé Pierre. Ce franciscain à la barbe nourrie et au verbe haut a marqué l’histoire de ces dernières années. Les propos de l’Abbé Pierre toujours pertinents et décalés ne lui attiraient pas les ires des autorités ecclésiastiques contrairement à ceux de Jacques Gaillot, évêque in partibus de Partenia »
Un réveil salutaire
La figure de l’Abbé Pierre est légendaire, du fait principalement de son appel de 1954. Cette notoriété m’interroge car faut-il, dans nos sociétés occidentalisées, une parole offensive pour que les consciences bougent ? Faut-il agiter le chiffon rouge de l’indifférence pour que la solidarité se mette en marche ? Faut-il que les médias se fassent le relai des situations scandaleuses et précaires pour que l’on se souvienne que l’autre est notre contemporain ?

Celui qui en avait ramassé beaucoup n’a rien eu de plus, et celui qui en avait ramassé peu n’a manqué de rien 2 Co 8,15

L’Abbé Pierre a permis un réveil salutaire et nous ne pouvons que lui en être reconnaissants. Cependant, combien d’ « Abbé Pierre » se sont levés dans la discrétion et l’anonymat pour non seulement attirer l’attention sur les conditions de vie précaires de leurs frères et sœurs en humanité mais surtout les aider à mieux vivre ? Un grand nombre ! Mais ces anonymes, ces soldats inconnus ne font pas la une des journaux et n’ont pas le droit à des hommages nationaux. Ils sont des citoyens ordinaires, des sortes de saints du quotidien, des frères et sœurs du palier. Et c’est une belle et bonne chose.
Faire mémoire de l’Abbé Pierre est pertinent si cela permet de parler de ceux qui ne parlent pas ou du moins que l’on ne veut pas entendre. Ceux qui ont été jusqu’à récemment accusés d’être des sortes de profiteurs du système, détournant à leurs profits les maigres subsides que leurs donne l’Etat : les personnes en situation de pauvreté. Les précaires étaient au cœur du ministère de ce prêtre au cœur de Dieu, c’est en cela que nous pouvons lui en être reconnaissants.
Le plus grand service que nous pourrions rendre à sa mémoire serait de nous engager à notre mesure, avec nos propres charismes et moyens dans la lutte contre l’exclusion. Il ne s’agit pas de lui ressembler, mais plutôt de ressembler davantage au Christ, en manifestant une vraie et active compassion envers les plus fragiles de ceux qui sont nos frères et sœurs en humanité mais aussi en Christ.

Accepter que la vie nous déborde

Les pauvres nous excedent
Livre de Philippe Demmestère, sj : Les pauvres nous excèdent

Dans les pauvres nous excèdent*, ouvrage que vient de publier Philippe Demestère, prêtre de la Compagnie de Jésus, ce dernier fait un retour sur l’expérience de vie qu’il mène depuis plus de quarante ans avec des personnes « sans domicile fixe » notamment à la Margelle (association fondée par l’auteur, avec quelques personnes SDF, qui créé un lieu de vie ouvert, pour et avec ces personnes, en région parisienne d’abord, puis, à partir de 1994, dans un village de Haute-Marne). L’auteur de cet ouvrage a accepté de répondre à quelques unes de nos questions.

De quelles manières est-il possible d’offrir à l’autre, de découvrir et de vivre, ensuite, « l’heure de son bon plaisir » (Cantique des Cantiques 8, 4) afin que s’ouvre, pour lui, un chemin d’avenir ?

Il y a des personnes accueillies avec lesquelles, au départ, tout paraissait impossible avec eux. La tentation de les exclure a jailli plusieurs fois. Mais, ce n’aurait pas été leur rendre service. Il faut du temps. Ces personnes font leur chemin, celui qu’elles peuvent faire avec ce qu’elles sont, avec leur histoire… le reste ne nous regarde pas.
Avec le temps, nous nous apercevons que quelque chose en eux a bougé. Il est important de redonner à l’autre sa chance jour après jour, lendemain après lendemain, surlendemain après surlendemain… Au fil du temps, il y a des choses qui apparaissent. C’est souvent de l’ordre de l’infusion. Je ne pense pas qu’il faille passer par un recadrage mais par les détours de ce vivre ensemble, en commun. Il y a beaucoup d’affectivité qui passe, les personnes pauvres accueillies sont en recherche de beaucoup d’affection et c’est cela qui permet, souvent, de faire bouger les choses.
Si, à la Margelle, nous avions mis en place des procédures strictes, cela aurait très bien pu partir en éclat. Savoir comment l’autre évolue ou va évoluer est toujours une actualité. Ce qui est certain c’est que c’est souvent un autre qui te dit que ça a bougé. Cependant, la règle établie était du « pas n’importe quoi » afin de permettre à chacun puisse trouver sa place et s’interroger sur ce qu’il peut bâtir grâce à ses économies qui ne doivent pas « que servir à se saouler ». C’est donner à l’autre l’occasion de découvrir qu’il peut avoir du goût pour quelque chose ; la capacité de s’interroger sur ses pratiques auto-destructives du fait, par exemple, de son alcoolisme.
Il m’apparaît essentiel de saisir que, dans ce chemin avec ces personnes hébergées, nous sommes engagés dans quelque chose de plus grand que notre propre histoire ; il est fondamental de se donner le temps de partir à nos commencements.

Dans votre livre, vous racontez avoir été appelé « Monsieur », au réveil, un matin, alors vous séjourniez dans l’asile de nuit du Palais du Peuple ? Pourquoi ce souvenir intense ?

Dans d’autres structures, il y avait de la violence au réveil. C’était soit les lumières, soit le lit secoué…. Il faut aussi avouer que par rapport à d’autres lieux, le Palais du Peuple était luxueux tant au niveau des dortoirs que de la qualité du réfectoire. J’ai été surpris non seulement d’être appelé « Monsieur » mais surtout que la personne se soit souvenue qu’il fallait me réveiller à l’heure dite. Là, je me suis dit « je suis quelqu’un » même si je n’étais pas en mal de reconnaissance. Surtout dans de tels lieux où tu ne t’attends pas à ce que l’on te considère. C’est également la découverte que l’on peut compter sur quelqu’un et que l’on existe par sa propre demande qui est digne d’intérêt.
J’ai fréquenté ces « asiles de nuit » durant mes études religieuses au cours de ma formation jésuite. Le but n’était pas de vivre com

Philippe Demeestere, sj
Philippe Demeestere, sj

me les pauvres, ni de faire semblant mais de me dire que j’avais tout pour être heureux. C’est le fruit de mon éducation familiale qui m’a fait saisir ma capacité à vivre avec rien, authentiquement. Ce mode de vie m’a donné l’occasion de rencontrer un grand nombre de personnes qui m’ont proposé des choses fabuleuses. C’est faire l’expérience de la bonté humaine.

Vous dites que « le premier service que nous pouvons attendre des pauvres, c’est qu’ils nous libèrent radicalement de cette idée de gains personnels ». Et, en ceci, qu’ils sont « prophètes ». Que faut-il comprendre ?

La logique du gain me semble contradictoire avec l’expérience que les personnes pauvres nous aident à faire. Il est important de se dépouiller de ce qui nous attache, de se tourner vers une liberté face aux forces d’attraction de notre monde, de cette logique d’acquisition.
Le prophète est celui qui nous met en contact avec le surgissement du vivant, qui donne une parole qui vient nous provoquer, qui vient provoquer l’autre.
Avec les gens avec lesquels nous souhaitons vivre, il est important de se dire que c’est ensemble que nous avons à construire quelque chose ; il ne faut pas être dans la demi-mesure. Il est important d’explorer de nouveaux modes de fonctionnement ; quelque chose qui se bâtit jour après jour. Il y a avenir qui se dit là ; notamment dans notre société.

Ce « côte à côte » avec des personnes pauvres vous laisse à penser qu’il faudrait, peut être, reconsidérer des figures comme l’hospitalité et l’itinérance. De quelles manières cela peut-il porter du fruit ?

Je crois à des chantiers que l’on puisse réaliser ensemble. Permettre des séquences où l’on puisse se déplacer afin de casser la classification : « celui qui a / celui qui n’a pas ». Il me semble important de commencer à bâtir ensemble quelque chose, une histoire commune. Dans mon expérience, dès que j’ai commencé quelque chose avec des personnes pauvres, cela a toujours fonctionné.
Partir de rien, ensemble, vers quelque chose d’hospitalier c’est faire place à une variété de personnes la plus large possible. C’est l’idée qu’il faille mettre en route quelque chose, s’inscrire dans des choses concrètes. Cependant, peut se poser la question de la manière de vivre ce rapport au lieu ,dans ce déplacement. Peut être faut il accepter l’inconfort et de laisser le temps à l’autre. C’est accepter aussi que la vie nous déborde et que nous avons à trouver le lieu où ce débordement s’humanise. Il est également essentiel de s’inscrire dans une temporalité de naissance, de renaissance perpétuelle et d’accepter de se laisser réconcilier avec nos casseroles car la vie surgit toujours de nos propres morts.

*Les pauvres nous excèdent, Bayard collection « Christus –Spiritualité et politique », mars 2012, 16€

« Il y a une part de divin à rechercher dans chaque personne »

 

Henri Gesmier, dit Riton, éducateur spécialisé depuis 30 ans à la prison de FleuryMérogis et prêtre de la Communauté Mission de France, a accordé un entretien à l’auteur de ce blog pour les revues de l’Armée du Salut

Votre ministère de prêtre consiste à être éducateur spécialisé à la prison de Fleury. Pourquoi ce choix d’exercer votre métier en prison ?

Je pense que l’on choisit un métier en fonction de son histoire, de ses rencontres. J’ai été élevé dans un orphelinat, en province et certains de mes copains ont fait de la prison. Je n’avais pas d’idées précises de ce que c’était. A leur contact, j’ai souhaité la connaître de l’intérieur alors je me suis formé comme éducateur spécialisé en prison. L’éducateur est celui qui prend la clef des cellules, qui va à la rencontre des détenus pour entamer avec eux un dialogue, un accompagnement social. Choisir d’y être prêtre c’est témoigner de la présence de Dieu et de l’Eglise au monde, en étant comme «  monsieur tout le monde ». J’ai fait le choix d’être prêtre au travail conscient du mur qu’il y a entre l’Eglise et le Monde et de cette incroyance. Etre prêtre au travail c’est rejoindre ces deux dimensions qui coexistent l’une à côté de l’autre.
Ce qui est terrible en prison, c’est le face à face avec soi-même et être pleinement présent à l’autre et lui permettre de trouver d’autres interlocuteurs, c’est l’aider à s’en sortir, à reprendre pied lorsqu’il sera dehors.. Il est aussi important  de ne jamais s’habituer aux situations, il y a toujours quelque chose de nouveau.

Comment vivez-vous votre ministère de prêtre en prison ?

Prendre du recul est tout aussi indispensable que de faire silence. C’est là que j’entretiens ma relation personnelle avec Dieu, dans la prière seule ou avec d’autres croyants. Rencontrer des amis en dehors de mon cercle professionnel est aussi important.
C’est aussi allez vers celui qui souffre. Un détenu souffre et je suis là, comme travailleur social, pour l’aider à s’en sortir, à regarder ses erreurs pour préparer sa sortie. Cette sortie est à préparer dès son arrivée. Aider l’autre à penser activement à sa sortie, c’est lui permettre de ne pas se focaliser sur le passé. Pour comprendre le présent, bien sûr que le passé est important mais à la seule condition qu’il éclaire l’avenir.
Il y a une part de divin à rechercher dans chaque personne. Il y a d’innombrables richesses chez l’autre, parfois enfouies du fait de son histoire ou des circonstances de la vie.

La prison est souvent un lieu dur, où la dignité de l’homme peut être malmenée. Quel regard portez-vous sur la prison ?

Tout système social crée ses lieux d’exclusion pour essayer de répondre aux problèmes que pose la société. Il y a eu pour les enfants abandonnés, la création d’orphelinats, pour les malades mentaux, les asiles…Je ne sais si c’est bien… Cependant, la prison fait partie de ces lieux d’exclusion. Mais, je pense qu’il est toutefois nécessaire qu’il existe des lieux afin que des personnes soient misent à l’écart par rapport aux actes réalisés afin qu’elles puissent trouver une raison et un sens à ce qu’elles ont fait. Ce qui est important, pour la prison, c’est qu’un maximum d’interlocuteurs y entrent et rencontrent les détenus. Les associations, partenaires sociaux  etc. permettent de répondre, grâce aux faces à faces,  à cette solitude que dévoile l’enfermement. Il est fondamental que la prison soit humanisée et l’entrée de visages différents, par diverses interventions, est un bon moyen.
Il est fondamental de ne pas tomber dans un système sécuritaire en prison. Cela peut générer la récidive. La prison développe les réflexes de Pavlov à cause du rythme imposé par le règlement. Il faut que les détenus s’essayent à l’autonomie de vie, à apprendre à vivre par eux-mêmes afin de préparer leur sortie et le retour à la vie en société où ils seront pleinement autonomes. D’où l’importance de conditions de vie décente qui peut commencer par pouvoir bénéficier d’une cellule individuelle.

Quelle phrase de l’Ecriture vous fait vivre ?

« La femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi je ne t’oublierai pas ! Vois, je t’ai gardé dans la paume de mes mains, tes remparts sont devant moi sans cesse ». » Is 49. 15-16

Nous remercions la rédaction de la revue « Avec vous, Le journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut et de ses amis », de nous autoriser à publier ici l’entretien réalisé par Pierre-Baptiste Cordier, paru dans le numéro 76 de février 2010. Le site : www.armeedusalut.fr

Henri Gesmier, éducateur spécialisé depuis 30 ans à la prison de Fleury-Mérogis et prêtre de la Mission de France.

« Il y a une part de divin à rechercher dans chaque personne »

Votre ministère de prêtre consiste à être éducateur spécialisé à la prison de Fleury. Pourquoi ce choix d’exercer votre métier en prison ?

Je pense que l’on choisit un métier en fonction de son histoire, de ses rencontres. J’ai été élevé dans un orphelinat, en province et certains de mes copains ont fait de la prison. Je n’avais pas d’idées précises de ce que c’était. A leur contact, j’ai souhaité la connaître de l’intérieur alors je me suis formé comme éducateur spécialisé en prison. L’éducateur est celui qui prend la clef des cellules, qui va à la rencontre des détenus pour entamer avec eux un dialogue, un accompagnement social. Choisir d’y être prêtre c’est témoigner de la présence de Dieu et de l’Eglise au monde, en étant comme «  monsieur tout le monde ». J’ai fait le choix d’être prêtre au travail conscient du mur qu’il y a entre l’Eglise et le Monde et de cette incroyance. Etre prêtre au travail c’est rejoindre ces deux dimensions qui coexistent l’une à côté de l’autre

Ce qui est terrible en prison, c’est le face à face avec soi-même et être pleinement présent à l’autre et lui permettre de trouver d’autres interlocuteurs, c’est l’aider à s’en sortir, à reprendre pied lorsqu’il sera dehors.. Il est aussi important  de ne jamais s’habituer aux situations, il y a toujours quelque chose de nouveau.

Comment vivez-vous votre ministère de prêtre en prison ?

Prendre du recul est tout aussi indispensable que de faire silence. C’est là que j’entretiens ma relation personnelle avec Dieu, dans la prière seule ou avec d’autres croyants. Rencontrer des amis en dehors de mon cercle professionnel est aussi important.

C’est aussi allez vers celui qui souffre. Un détenu souffre et je suis là, comme travailleur social, pour l’aider à s’en sortir, à regarder ses erreurs pour préparer sa sortie. Cette sortie est à préparer dès son arrivée. Aider l’autre à penser activement à sa sortie, c’est lui permettre de ne pas se focaliser sur le passé. Pour comprendre le présent, bien sûr que le passé est important mais à la seule condition qu’il éclaire l’avenir.

Il y a une part de divin à rechercher dans chaque personne. Il y a d’innombrables richesses chez l’autre, parfois enfouies du fait de son histoire ou des circonstances de la vie.

La prison est souvent un lieu dur, où la dignité de l’homme peut être malmenée. Quel regard portez-vous sur la prison ?

Tout système social crée ses lieux d’exclusion pour essayer de répondre aux problèmes que pose la société. Il y a eu pour les enfants abandonnés, la création d’orphelinats, pour les malades mentaux, les asiles…Je ne sais si c’est bien… Cependant, la prison fait partie de ces lieux d’exclusion. Mais, je pense qu’il est toutefois nécessaire qu’il existe des lieux afin que des personnes soient misent à l’écart par rapport aux actes réalisés afin qu’elles puissent trouver une raison et un sens à ce qu’elles ont fait. Ce qui est important, pour la prison, c’est qu’un maximum d’interlocuteurs y entrent et rencontrent les détenus. Les associations, partenaires sociaux  etc. permettent de répondre, grâce aux faces à faces,  à cette solitude que dévoile l’enfermement. Il est fondamental que la prison soit humanisée et l’entrée de visages différents, par diverses interventions, est un bon moyen.

Il est fondamental de ne pas tomber dans un système sécuritaire en prison. Cela peut générer la récidive. La prison développe les réflexes de Pavlov à cause du rythme imposé par le règlement. Il faut que les détenus s’essayent à l’autonomie de vie, à apprendre à vivre par eux-mêmes afin de préparer leur sortie et le retour à la vie en société où ils seront pleinement autonomes. D’où l’importance de conditions de vie décente qui peut commencer par pouvoir bénéficier d’une cellule individuelle.

Quelle phrase de l’Ecriture vous fait vivre ?

« La femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi je ne t’oublierai pas ! Vois, je t’ai gardé dans la paume de mes mains, tes remparts sont devant moi sans cesse ». » Es 49. 15-16

 

 

Propos recueillis par Pierre-Baptiste Cordier.