L’autre est mon semblable

Respecter l’autre, c’est le considérer comme digne d’intérêt, lui manifester ma reconnaissance pour ce qu’il est. Avouons que ce n’est pas facile, que cela nous demande un effort et une conversion de chaque jour. Comme chrétien, nous n’avons pas d’autre choix que « d’aimer notre prochain comme nous-mêmes ».

Combien de fois sommes-nous tentés d’enfermer l’autre dans ce que nous aimerions qu’il soit ? Combien de fois avons-nous eu envie de le faire taire, ou bien encore de le faire disparaitre comme par magie de notre présent ? Reconnaissons que la violence, la colère, l’agacement sont bien plus présents dans nos vies que la bienveillance et l’accueil chaleureux et inconditionnel de l’autre. C’est, si j’ose dire, normal. Cependant, ne nous contentons pas de cette « normalité » qui, pour le chrétien, est complètement « anormale ». « Anormale » car nous sommes invités à ressembler au Christ miséricordieux empreint de douceur et de compassion. Mais, notre cœur est si compliqué et malade qu’il a du mal à se convertir à cet appel du Dieu qui nous demande de regarder le prochain comme le « visage du Christ ».

Compter sur Dieu

Se laisser convertir pour entrer dans cet indispensable respect est une véritable nécessité. Cela dit nous avons, très souvent, du mal à le vivre; et parfois l’impression que c’est du ressort de l’impossible. Alors, commençons à accepter que cela ne viendra pas d’abord de nous, de nos propres forces. Ensuite, demandons à Dieu de nous donner ce goût, ce désir de respecter l’autre, de l’aimer comme il est. Cette attention et cette considération de l’autre, dans la plénitude de sa personne, est un mouvement qui doit nous venir de l’intérieur même de notre cœur. C’est pourquoi, nous devons les recevoir de Dieu. C’est lui qui ensuite nous donnera de discerner dans le quotidien des jours le concret de cette attitude. Dieu ne fait pas sans nous et nous devons, à notre tour, apprendre à ne pas faire sans lui. Cela induit d’avoir l’intime certitude de sa fidélité et de son action au cœur de ce monde, au cœur de nos vies.

Regarder autrement

Avoir Dieu, à la fois comme point d’ancrage et tremplin pour aller vers nos frères est un bon point de départ. Cette certitude demande tout de même, de notre part, une mise en œuvre concrète afin de mieux respecter et donc aimer chacun de ceux qui sont nos frères et sœurs en humanité. Une chose simple est de lutter contre notre tentation récurrente de nous croire supérieur ou meilleur que l’autre. Nous sommes chacun différent et ce n’est pas notre position sociale qui fait ce que nous sommes. Il nous faut absolument apprendre à contempler l’autre afin d’essayer de saisir ce qui l’amène à être ce qu’il est. Respecter une personne, c’est reconnaître son parcours de vie et surtout sa singularité. C’est accepter sa différence comme une chance, une source d’enrichissement.

Pour poursuivre cette thématique, je vous invite à lire ce très beau texte de Maurice Bellet

Combattre avec Dieu

Cette marche vers la clarté de Pâques que nous entreprenons tout au long du carême nous entraîne au combat pour retrouver le chemin de Dieu. Tout au long de notre vie de foi nous sommes invités à nous conversion, à changer nos habitudes, nos comportements, notre manière de pensée pour essayer de ressembler davantage au Christ. Le carême nous invite donc d’une manière toute particulière à nous exercer au combat spirituel.
Le combat spirituel est bien expliqué par l’apôtre Paul dans son épître aux Ephésiens (6, 10,20). A travers la métaphore de l’équipement du combattant, il nous fixe des repères à la fois pour se protéger mais aussi pour entrer en lice contre tout se qui nous risque de nous détourner de notre vocation chrétienne. Ce combat est à mener au travers de plusieurs grandes batailles qui toutes visent à redonner à la personne humaine sa dignité de Fils de Dieu. La première d’entre elle est la lutte contre le mal. Il s’agit d’un ennemi particulièrement sournois et fourbe qui se loge un peu partout et surtout dans tout ce qui pourrait permettre de croître. Un des signes de l’action de l’ennemi est le découragement et la désespérance. Dans ces moments, il faut redoubler de prudence et s’armer de patience sans oublier d’intensifier sa prière et le partage avec des frères et sœurs.
Le choix des armes est important dans ce combat. Il est important tout d’abord de demander au Seigneur la grâce d’être rempli de sa paix, de sa joie; c’est lui le Maitre que l’on désire faire régner dans nos vies. Il est l’Eternel Seigneur de toutes choses en qui le Père a mis tout son amour révélé par l’Esprit. Il est l’auteur de la notre Mission et le Maitre de la Joie. Ainsi armés nous pouvons partir au combat sous l’étendard de la Croix. Cette lutte il nous faut d’abord la mener en nos cœurs et à nos âmes. Comment pouvons-nous essayer d’annoncer le Prince de la Paix si nous sommes en guerre à l’intérieur de nous ? Prenons le temps de nous laisser pacifier par celui que nous servons car les ruses de l’ennemi de la nature humaine sont rudes et nombreuses.
Notre désir est d’apporter à ce monde le salut qui nous vient de Dieu. Ce salut qui consiste à délier les chaînes de ceux qui sont prisonniers de leur vie, de leur situation. Nous ne devons pas nous satisfaire du provisoire, du précaire, de l’a peu près. Nous sommes appelés à annoncer la Vie, à donner la Vie alors pourquoi nous contenterions-nous d’un feu de paille alors que le feu de l’Amour nous est donné en héritage ? Cela demande aussi un enracinement dans le concret, une attention de chaque instant et aussi d’accepter la responsabilité de nos actions. Il faut être également très prudent à l’égard de notre désir de reconnaissance et de la culture ambiante des résultats. Notre ambition est autre et notre plaisir ne consiste pas en des résultas chiffrés. Il faut se rappeler la joie qu’évoque Luc dans son chapitre 15 à propos de la brebis perdues. Cela nous place dans la perspective de tout faire pour ceux vers lesquels nous sommes envoyés et mais aussi de savoir leur laisser toute la liberté d’agir. Nous ne sommes pas à leur place, nous ne vivons pas pour eux, ni par eux ; seulement avec eux. Nous sommes appelés à une fraternité universelle ce qui signifié être à côté dans un compagnonnage et non dans une fusion/absorption.
Ce ne sont là que quelques pistes pour entrer dans ce combat où Dieu nous attend pour bâtir son règne. Il faut résolument vivre en communion avec les trois personnes divines qui nous montrent le vrai mode de relation qui est un échange permanent. C’est dans cet attachement à la fois personnel et communautaire à ce Dieu trinité que nous trouverons l’enthousiasme, la force et l’énergie d’entrer en résistance afin que la dignité de l’être humaine ne soit jamais bafouée. Notre foi qui entraîne notre action doit favoriser des conditions de vie de chacun de ceux qui sont nos frères et sœurs afin et qu’il puisse vivre en plénitude dans la paix, la joie et l’allégresse.

Vivre en Christ, dans l’Eglise, en ce monde et en ce temps

Il m’a été transmis le texte du Groupe de travail de la Conférence des Évêques de France, présidé par Claude Dagens, évêque d’Angoulême. Ce document intitulé « Indifférence religieuse, visibilité de l’Église et évangélisation », a la saveur de l’Évangile, d’une Bonne Nouvelle. Il ne cède pas à la facilité en prônant des idées simples voire même simpliste, il prend racine dans la Tradition de l’Église pour y trouver pour les ressources nécessaires pour annoncer l’Évangile aujourd’hui.

Indifférence religieuse, visibilité de l'Église et évangélisationLes lignes qui vont suivre n’en sont pas un résumé académique, mais un écho de ce que j’y ai entendu, comme appel, comme élan, pour vivre en et comme Chrétien, membre de l’Église, en ce monde et en ce temps.

Ce qui me frappe tout d’abord est ce message d’Espérance, et non de résignation qui parcourt ce texte. Il n’y a pas de démission, de remise à une fatalité mais bien un appel à entendre ce que le Christ désire nous faire saisir au coeur même des épreuves que connaît l’Eglise. Il s’agit de se réapproprier La Parole, qui doit être le centre de notre vie chrétienne. Cette Parole nous clame la fidélité de notre Dieu qui tient promesse de présence au milieu de nous. Aussi, il ne s’agit pas non plus de nous réfugier dans « ce qui marchait hier » mais de témoigner de ce qui fait « l’être » chrétien. C’est d’abord l’expérience spirituelle qui nous donne de témoigner du mystère pascal, coeur de notre foi. C’est véritablement au travers de ce témoignage que nous pourrons donner le goût de l’Autre. Nous avons tendance, peut-être, à rétorquer que ce qui fait obstacle à ce témoignage, c’est l’Église. Ce peut-être vrai, mais à condition de ne pas comprendre, intérieurement, ce qu’est l’Eglise.

Voilà pour moi, un autre marqueur essentiel de ce texte, la redéfinition de ce qu’est l’Eglise. Elle n’est pas une institution mais d’abord le sacrement de Dieu. Ce signe visible qui témoigne de l’Amour et de la de confiance indéfectible de Dieu pour chacun de nous. Par le don de son Fils et de l’Esprit Saint il vient nous donner mission de l’annoncer au Monde. C’est en puisant à la source de ce don que nous serons force de transformation à la fois pour le monde, mais de notre propre vie.

Ce document confesse, avec humilité, la fragilité de l’homme et sa capacité d’être blessé et de blesser. De même il atteste de cette présence insondable du mal en nos vies et dans le mal, bien qu’il fût anéanti par le sacrifice du Christ. Une fois, encore, loin de donner des réponses toute faites, il invite à poser notre regard et à se poser devant l’essentiel, le Christ. Etre Chrétien ne donne pas la réponse à cette question du mal mais permet de la traverser, avec un compagnon de route, le Christ. La croix doit nous donner de comprendre que cet instrument de supplice est devenue, par le Christ, un instrument de salut. Sur la croix, il a adressé à ses bourreaux, un message de pardon. A nous de nous plonger dans cette capacité de pardon, de nous unir au Christ pour vivre de son pardon. Ce texte nous invite à ne pas nous résigner à la puissance du mal mais à le combattre. Le quotidien est notre champs de bataille, pour illustrer cela, ce document nous donne pour exemple Charles de Foucauld ou Madeleine Delbrël qui vivait de la « pastorale de la bonté ». Associée à celle-là nous sommes aussi invités à vivre une pastorale de l’espérance qui est indissociable de la bonté. Avec force, les rédacteurs de ce document nous invitent à entrer en résistance contre toutes ces petites morts que nous pouvons semer au quotidien. Etre chrétien c’est demeurer résolument dans ces deux dynamique, la bonté et l’espérance, qui sont, elles-mêmes, les attitudes fondamentales du Père, envers chacun de nous.

Ce texte, pose, ensuite, les questions de transmission de la foi au regard de cette indifférence qui semble se faire jour, de plus en plus, en France. Il ne se voile pas non plus la face, mais s’interroge sur le fait que cette indifférence est peut-être due à une méconnaissance de ce qu’est le Christianisme. Les médias jouent ici un rôle majeur et ils ne montrent, trop souvent, qu’en surface une face organique du catholicisme incarnée par le Pape ou des déclarations hiérarchiques, parfois mal commentées ou mal expliquées voire tirées de leur contexte. L’originalité de ce texte consiste à comprendre et à trouver des lieux d’action au coeur même de cette indifférence. Pour autant, il ne cache pas la blessure, l’interrogation de ceux qui ont toujours connu la foi ou de ceux chargés de la transmettre d’une manière spécifique (prêtres, catéchistes etc.). A y regarder attentivement, nous pouvons saisir que cette annonce se fait d’une manière autre aujourd’hui, peut-être plus dans un compagnonnage à l’occasion de visite institutionnelle à l’Eglise et des interrogations de croyants. Ce texte nous invite à nous réjouir de ces personnes qui viennent demander le baptême, un sacrement pour eux ou leurs enfants, organiser des funérailles chrétiennes… Ce sont des passerelles qui, loin de n’être totalement que des rites de passages, sont des lieux où il est possible d’entendre quelque chose de l’Evangile mais aussi d’une Église qui écoute et accueille. Pour autant elle est présente également au coeur du monde, dans la multitude des engagements des chrétiens. Ce document invite fortement à ne pas dissocier ce qui serait présence au monde par l’action et une dimension, à proprement parler cultuelle. Les deux sont à lier et à vivre ensemble puisqu’elles s’interpellent mutuellement.

Dans cette présence au monde, nous sommes vivement invités à ne pas radicaliser, ni même minimiser notre identité de croyant. Nous le sommes et cela suffit oserais-je dire. Cela suffit si nous vivons en cohérence avec ce que cette identité contient. En même temps se dire catholique et le vivre suppose quelques attitudes fondamentales. Tout d’abord le texte insiste sur le lien avec la Parole de Dieu, ce n’est pas seulement un texte pieux mais une dynamique qui doit nous nourrir et nous dire qui est Dieu. La Parole est aussi le Pain pour la route, ce qui nous fait rencontrer Dieu et nous fait sentir et goûter intérieurement sa présence en notre vie et en notre monde. Aussi, il n’est pas possible de croire en Christ sans avoir le désir que d’autres partagent cette joie, cette découverte. Découverte qui passe par le mystère pascal et donc, par le combat contre le péché, qui laisse la part belle au mal dans notre vie et dans notre monde, même s’il est vaincu d’une manière définitive par le sacrifice de la croix.

Etre catholique n’est pas qu’une proclamation de foi et un engagement au coeur du monde, c’est aussi appartenir à un corps social qui est l’Eglise, à une communauté de croyants qui se rassemble au nom, justement, de cette foi dans le nom de ce Dieu, Père-Fils-Esprit Saint. Cette appartenance pose question aujourd’hui où se multiplient les occasions de faire des expériences spirituelles dans tant de lieux. Cependant, le lieu majeur où se fonde cette appartenance est la célébration des sacrements qui marquent et jalonnent la vie des croyants. Cela ne suffit pas à comprendre la nature même de l’Eglise, « qui est un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain » (Concile Vatican II, Gaudium&Spes n°1). Ce texte nous en parle comme le lieu où se mûrit « l’appel gratuit à devenir disciple » dans ce qui fait notre quotidien le plus banal. C’est le lieu où peut se comprendre et se faire sentir la fidélité de Dieu qui se dit en notre vie. C’est aussi le lieu qui nous fait devenir missionnaires. Etre chrétien, catholique, c’est oser affirmer sa foi dans sa vie, sans prosélytisme pour autant. Il y a tant de lieux de combats pour la dignité et le respect de l’homme dans la société où l’enracinement chrétien à des choses à dire (bioéthique, engagement social…). Aussi, dans ce témoignage nous avons à rendre compte de notre foi et de la manière dont elle nous fait vivre.

L’Eglise, comme corps constitué, souffre parfois d’une visibilité réductrice et amputée de sa nature même. Il est dangereux de ne la présenter qu’au travers de positions, d’annonces. Avant toute chose elle est une assemblée de croyants envoyés au coeur du monde pour annoncer l’insondable mystère de l’amour de Dieu pour chaque homme. Sa visibilité n’est que parce qu’elle se rassemble au nom d’un Autre, autour de sa Parole et des signes visibles de sa présence (sacrements). Il est dangereux d’appliquer la loi du nombre. Ce n’est par parce qu’il y a pléthore qu’il y a Église, c’est parce que des croyants sont rassemblés en son nom que l’Eglise se manifeste. Notre foi, notre appartenance à l’Eglise nous appelle à rejoindre le monde, comme en ambassade pour le Christ. Une présence, cette attention que nous portons au monde et à l’autre sont le signe de cette attention, de cette présence que Dieu a choisi de manifester à l’humanité par l’incarnation de son fils. Ce document insiste aussi sur l’unité de vie. Nous avons à relier nos engagements, notre présence au monde, notre quotidien à ce que nous célébrons et proclamons en Église. Une relecture de notre action, à la lumière de la Parole de Dieu, peut nous aider à y voir les traces de Dieu et à puiser, dans les sacrements, et spécialement dans celui de l’Eucharistie, la force et le discernement nécessaires pour continuer.

En conclusion, ce texte nous invite à devenir de véritables témoins du Christ mus par un véritable amour de l’échange notamment avec ceux qui ne partagent pas forcément notre foi ou qui ne la comprennent pas. Il ne s’agit pas de convaincre, mais d’expliquer, de rendre compte en se mettant à l’écoute de ce que l’autre à a me dire dans ce dialogue entrepris, véritable, ouvert et confiant. Dans ce dialogue, il faut compter également sur la présence de l’Esprit Saint qui en fera une véritable expérience spirituelle.

Aussi, ce témoignage, cette présence au monde ne peut pas se contenter de la simple générosité, la formation est importante. Comprendre ce que nous proclamons, d’où nous venons peut être utile pour enraciner nos engagements dans la foi, dans le nom de Celui qui nous appelle à la vie et à la mission. De même, il ne faut pas négliger la prière, la rencontre intime avec Dieu. C’est le lieu pour reprendre souffle et pour entendre les appels que Dieu nous fait. Cette prière peut-être personnelle mais aussi communautaire. Inviter à faire silence pour entrer en dialogue avec le Père peut être une manière aussi de l’annoncer.

Ce document nous invite à construire une véritable fraternité même dans la diversité d’opinion. Nous sommes invités à accepter la différence de l’autre et à vivre de ce pardon du Christ sur la Croix. Là réside, aussi, la vitalité d’une communauté, dans la capacité à pardonner.

Enfin, il devient important de nous enraciner, de nous laisser gagner par cette invitation à l’Espérance, surtout dans ces périodes incertaines. C’est ainsi que nous laisserons Dieu nous faire signe de sa présence au monde en nous laissant déplacer au sein même de nos résistances et de nos frilosités.

Ce texte mérite vraiment d’être lu et travaillé. Il n’est pas une somme de choses à faire pour que la foi soit présente au monde et que nous soyons tranquilles et bien rassurés dans nos pratiques quotidiennes. Il nous invite, tel l’Evangile, à nous mettre en route, à redécouvrir, dans l’Eglise, l’insondable mystère du Christ et l’héritage des siècles passés. Il peut parfois être aride et déplaire mais c’est peut-être l’occasion d’entrer en dialogue avec d’autres croyants et de se faire expliquer ce qu’il ressort de ces difficultés. Le souffle de l’Esprit s’est répandu sur ses auteurs, espérons que nous sachions le recevoir et en tirer la substantifique moelle pour notre vie.