« Savoir dire non » c’est posséder un pouvoir de dissuasion.

Entretien accordé par Roger Fauroux, ancien PDG de Saint-Gobain, ancien ministre de l’Industrie, il a été directeur de l’École nationale d’administration (ENA) et président du Haut conseil à l’intégration, aux journaux de l’Armée du Salut

1. Vous êtes un chrétien que l’on peut qualifier d’engagé. Vous avez exercé de grandes responsabilités aussi bien économiques que politiques et côtoyé ce que l’on appelle communément « les grands de ce monde ». Comment faites-vous entrer en dialogue votre foi et votre service de l’Etat, de l’Entreprise ?
Personne ne peut se vanter d’avoir réussi quoi que ce soit. Je me suis efforcé de ne pas vivre dans la contradiction. Que ce soit en politique ou dans les affaires, je ne me suis jamais trouvé dans un conflit de conscience majeure.
En politique, je me suis très rapidement établi une liste des points sur lesquels je ne transigerai pas. Il est important de réfléchir à ces domaines à froid. Je n’ai jamais eu le sentiment de franchir la ligne, de commettre des actes en contradiction avec ma foi. J‘ai eu la chance, comme ministre de l’Industrie, d’avoir un Premier Ministre (ndlr Michel Rocard) qui accordait une grande importance à ses valeurs et sa culture religieuse (protestante). Nous étions donc sur des terrains voisins.
Dans les affaires, j’ai été confronté aux mêmes problèmes que tous ceux qui ont la charge de personnes, qui exercent sur eux une autorité. Il est important d’être lucide et de s’efforcer de faire le moins de dégâts possibles. Il est essentiel de considérer chaque individu et de réfléchir sur son sort. Ainsi, lorsque l’on supprime un emploi, il est important d’en créer un autre ; Saint-Gobain à une tradition, une culture humaniste.
Lorsque j’étais ministre, je n’ai jamais été esclave de savoir dire « non ». C’est toujours possible, quelle que soit la situation. « Savoir dire non » c’est posséder un pouvoir de dissuasion. Cela permet, lorsque l’on est confronté à des situations de pouvoir, de se conduire en honnête homme. J’ai une grande estime pour la classe politique, ce sont des hommes respectables, compétents, qui dépensent beaucoup d’énergie au service du bien public. J’ai été impressionné du respect que les autres manifestaient à l’égard de mes convictions de croyant. Il me semble qu’être vrai et authentique dans l’ensemble de ce que l’on est ne peut qu’inspirer du respect. Etre ce que l’on est, sans compromission, est la seule attitude efficace ; c’est un élément de force. Etre cohérent c’est aussi accepter de s’appuyer sur des personnes ; il s’agit d’un exercice collectif.
J’ai été évangélisé par des personnes modestes qui étaient dans les mêmes dispositions que moi. J’ai rencontré beaucoup de « saints » – qui ne sont pas au calendrier – qui rayonnaient. C’est beaucoup moins rare que ce que l’on peut penser, il suffit d’ouvrir les yeux. La source de leurs actes est dans un « au-delà », que moi je nomme Dieu.
2. Observateur et acteur attentif des évolutions de notre pays, vous avez été amené à travailler à propos de la lutte contre les discriminations. Cette question pose celle du « comment vivre ensemble », sachant qu’il est plus facile de se laisser aller au mépris, au jugement, qu’à l’accueil. Quelle(s) piste(s) serait-il à votre avis utiles d’aborder pour que ce « vivre ensemble » devienne une réalité ?
C’est une situation paradoxale que vit la génération actuelle. Elle est très individualiste, beaucoup plus rebelle que les précédentes et en même temps n’a qu’une seule idée en tête, celle de s’enfermer dans des communautés qui se ressemblent et se coupent des autres, dans des cellules isolées les unes des autres.
Au niveau du logement, c’est dramatique. Une sorte d’apartheid est en train de se créer ; les « exclus » sont rejetés dans les périphéries des villes ; il s’agit d’un processus dangereux.
Il m’apparaît nécessaire de faire cohabiter les gens ensemble et ainsi leur permettre de découvrir la nécessité d’être aidé, d’avoir besoin des autres. L’apartheid, le sectionnement des villes est une véritable catastrophe. La rénovation urbaine peut faciliter le « vivre ensemble » mais à la seule condition qu’il y ait de la mixité sociale. Sans mixité sociale, il ne peut y avoir de condition optimale pour créer le « vivre ensemble ». Ce phénomène d’apartheid est malheureusement enraciné dans le cœur des hommes. Il est par conséquent important d’opérer un changement de regard. Il existe des initiatives comme celles portées par Habitat et Humanisme qui permettent de faire cohabiter ensemble des personnes qui, a priori, n’ont rien en commun. Il est essentiel d’aller à contre-courant de tendances sectaires fortes.
Il faudra toujours réinventer des méthodes pour lutter contre le communautarisme. Il faut que les gens se rencontrent et par conséquent multiplier ces occasions en une diversité de lieux : crèche, école… Il faut trouver des éléments de brassage civique ; accroître les occasions de rassemblement. Il est important de favoriser l’existence et l’émergence de lieux de cohésion sociale (café etc.). Il y a des dérives comme « les ghettos de riches » qui s’enferment derrière des grilles. Il faut insuffler une politique énergique de non ségrégation au travers le prix des terrains.
3. Il y a aujourd’hui une désaffection croissante de l’engagement durable. Beaucoup s’engagent ponctuellement au sein d’un projet, d’une aide à apporter. De quelle manière, selon vous, redonner le goût de la fidélité au long cours au service de l’autre, des autres ?
Il ne faut pas être trop pessimiste. Je suis frappé de la très bonne santé de la vie associative. L’engagement, même limité, est frappant. Le mouvement associatif se porte merveilleusement bien. Il y a une générosité qui se déploie en faveur des endroits les plus dangereux de la terre. Le volontariat n’est pas mort !
Il est vrai qu’il y a une certaine volatilité. Principalement due à la fragilité des caractères ; de la pacification de la société. Il y a peine à s’engager d’une manière lourde ; le bonheur extérieur fragilise les bonnes volontés. Il y a tout de même une plus grande générosité, un plus grand désintéressement dans la génération actuelle que dans la précédente. Ce qui fonctionne mal, c’est le mariage, l’engagement religieux. Les gens semblent répugner les engagements à vie. Aussi, la croissance de l’espérance de vie doit nous apprendre à vieillir ensemble. Les changements ont été rapides, nous sommes dans une période de transition. En Afrique, il existe une plus grande solidarité active que chez nous. En Europe, ce régime « d’enfants gâtés » nous fragilise.
Je trouve que l’humanité – de ce côté-ci de la planète – se porte plutôt mieux. Aujourd’hui, nous portons beaucoup plus le souci des pays « émergents » ; l’idée d’aller aider la population africaine n’existait pas avant cette génération.