Ensemble luttons contre la pauvreté

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Le logement est plus qu’une urgence

La semaine qui vient de se terminer a connu une actualité sociale particulièrement agitée, entre les remous du feuilleton dramatique d’Arcelor-Mittal, la manifestation du collectif des associations unies pour le logement, la commémoration des morts de la rue et les propos maladroits de Cécile Duflot par rapport à l’engagement de l’Eglise envers les plus pauvres –

la charité n’a pas d’heure disait le fondateur du Secours Catholique : Jean Rodhain (sic).

Celle qui arrive s’ouvre par un événement politiquement important : la Conférence contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale. Gageons que cette dernière permettra de notables avancés dans la prise en compte de ces 8 millions de personnes les plus défavorisées. J’espère aussi, même si j’ai quelques doutes, que cela permettra au gouvernement en place de se démarquer des 5 années de mépris que nous venons de connaître, notamment sur ces questions.
La neige s’abat un peu partout sur la France, le froid poursuit son offensive et de nombreuses personnes emmitouflées, bonnet vissé sur la tête, courent dans les sanctuaires de notre modernité pour faire le plein de cadeaux pour ceux qui leurs sont chers. Pourtant, pendant ce temps là, nous pouvons voir ici ou là, dans le renfoncement d’un porche d’immeuble (quand des décorations idoines ne l’empêchent pas), les couloirs du métro…. des personnes, elles-aussi, emmitouflées, non dans des manteaux mais dans des couvertures de fortune. Quand mon chemin les croise, un malaise m’envahit. Comment est-ce possible qu’aujourd’hui des personnes puissent en être réduites à se mettre à l’abri ainsi ? Quelle est donc cette société, soi disant riche, qui laisse derrière elle ses plus fragiles. Certes les places d’hébergement d’urgence sont saturées, le 115 ne répond pas, les associations ne savent pas trop comment faire. Bref, c’est un peu la chienlit en France pour les pauvres. Pour autant, le Président Hollande nous a promis le changement, de sortir de cette politique de l’urgence hivernale pour entrer dans une vraie politique de l’hébergement et la construction de 150000 logements sociaux. Mais, telle sœur Anne, nous ne voyons rien venir
Le logement durable c’est pour quand ?
Un des problèmes majeurs dans la lutte contre la précarité c’est ce manque de logement ou du moins d’offres de logement qui soient adaptées aux revenus faibles. Souvent, pour louer un logement, il faut faire preuve d’une solidité à toute épreuve associée à des garants et à un CDI. C’est déjà difficile pour un salarié dans la moyenne alors pour une personne en précarité, je n’ose imaginer. D’autant plus que les cautions publiques ne sont pas forcément acceptées dans le secteur privé. Une vraie réflexion est à poser et à approfondir sur ce nécessaire accès au logement. Un autre souci, dans cette même thématique est le dispositif social qui ressemble à un mille feuille. Du fait, notamment, du manque de logement autonome, des personnes restent dans des dispositifs type Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale ou dans des hôtels sociaux alors qu’ils ont simplement besoin d’un accompagnement social léger par exemple pour gérer leur budget ou retrouver un travail. Ce mode de fonctionnement cantonne les personnes dans une dépendance qui ne leur permet pas de (re)trouver une autonomie et une dignité suffisantes à mon sens. Gageons que là aussi cette conférence du début de la semaine prochaine change les pratiques actuelles et fasse du logement une vraie priorité nationale.
Accueil et accompagner
Si nous parvenons à une véritable politique du logement d’abord, initiée par le précédent gouvernement, souhaitée par les associations, ce sera une véritable avancée.  Cependant, il ne suffit pas de loger les gens correctement pour que tout se passe bien. Nous voyons bien ce qui se passe à la fin de la période hivernale où l’on ouvre gymnases, casernes, salles paroissiales et autres abris de fortune. Ces personnes accueillies sont remises gentiment, poliment à la rue. Tout de monde est désolé mais il fait moins froid, le gouvernement ne donne plus de moyens car la trêve est rompue alors « au revoir et… à l’année prochaine ». Même si, lorsque ce sont des professionnels de l’action sociale qui gèrent ces lieux, certaines personnes peuvent raccrocher avec le cours ordinaire d’une vie de citoyen. Ajoutons que c’est, hélas, conditionné au fait qu’ils possèdent des papiers voire la nationalité française. Soulignons, au passage, l’abrogation du forfait de 30€ pour les sans papier voulant consulter un médecin.
Il ne suffit donc pas seulement d’accueillir, il faut absolument mettre tout en place pour accompagner les personnes hébergées. Elles sont besoin d’un toit, de repas chauds, de vêtements propres mais surtout d’une écoute professionnelle bienveillante qui puisse les orienter convenablement. Ici encore la bonne volonté, la grandeur de cœur et l’ouverture d’esprit ne suffisent pas. Il est nécessaire que l’exclusion, enfin l’inclusion, tout comme l’hébergement soient au premier rang des politiques publiques. N’oublions pas également que les premiers concernées, c’est-à-dire, les personnes accueillies et qui sont en situation d’exclusion, puissent et doivent avoir voix au chapitre. Accompagnées par des professionnels de l’action sociale, elles sont capables d’exprimer des pistes pour une politique publique efficace qui réponde à leurs besoins.
Au bout de six mois de présidence de François Hollande, le bilan est plutôt mitigé voire décevant. J’attendais de grandes décisions sociales, fidèles aux valeurs de gauche. Je ne vois que de timides errements et hélas, pour seule grande réforme sociale, le mariage homosexuel. Une fois encore ce débat mérite d’avoir lieu mais la souffrance des personnes les plus fragiles et démunies devrait être la priorité numéro un. Alors, j’exhorte ce Président que j’ai élu, soutenu depuis la primaire à l’Elysée, à ne pas décevoir ceux qui attendaient un vrai changement dans l’exercice du pouvoir. Ce ne sont pas de mesurettes dont les Français ont besoin mais de signe fort en faveur des moins favorisés. S’occuper de la crise économique est important, des minorités sexuelles aussi, mais des minorités au niveau du pouvoir d’achat et de la vie quotidienne tout autant. Alors, monsieur le Président, je vous le demande, n’oubliez pas les pauvres.

Cet autre que j’exclus

Ça y est ! C’est l’hiver ! Il fait froid et la France grelotte ! Les journaux et les télévisions parlent, enfin, des personnes exclues accueillies par les associations, paroisses, pouvoirs publics dans différentes structures. Tant mieux ! Au moins elles ne sont pas oubliées ces quelques jours par an et l’État peut ainsi se glorifier de « mettre tout en œuvre pour elles ». Et puis, le Président sortant n’avait-il pas promis qu’avant la fin de son mandat plus aucune personne SDF ne dormirait dehors ? Certes ces personnes sont bien exclues du fait de leur situation concrète et visible, mais soyons sincère avec nous-mêmes : n’ai-je pas tendance, au quotidien, à exclure volontairement des personnes qui ne dorment pas dehors et mangent à leur faim ? Convaincu de la nécessité de bâtir cet « insaisissable vivre ensemble » et résolu de construire, avec d’autres – car je ne suis pas le sauveur du monde- une société plus humaine, plus juste, plus fraternelle, je m’interroge sur ce qu’il faudrait faire, ce qu’il faudrait être pour cela.

Peut être faudrait-il commencer par s’ouvrir davantage à nos contemporains, à ce qu’ils vivent, à leurs combats quotidiens et concrets. Mais comment ? Comment ne pas se sentir dépassé par le champ des possibles ? Une des réponses à ces questions serait d’habiter simplement, notre monde, notre quotidien en ouvrant les yeux sur ce qu’il m’offre, sur ces rencontres prévues ou imprévues qu’il m’est donné d’avoir. C’est au cœur de ces dernières qu’il me sera, sans nul doute, possible de m’ouvrir à cet autre qui semble être en souffrance ou simplement qui ne sera pas reconnu à sa juste valeur.

Avouons que notre société, nos entreprises, nos lieux de vie sont assez peu enclins à donner à l’homme sa place principale. Nous sommes souvent préoccupés, voire poursuivis pas le spectre de la réussite, de la rentabilité et ce qui devrait passer en premier, la dimension humaine, passe trop souvent en dernier. Pour preuve, les services qui ont en charge le personnel des institutions ont pris le nom de Ressources Humaines et non plus de Relations Humaines. Si l’humain est une ressource, il devient logique dans ce cas de ne pas le considérer comme une personne capable de relation mais juste comme un des outils nécessaires à la bonne marche de l’entreprise.

Nos relations sont souvent faussées car empreintes de défiance, de violence non dite ou non proférée mais si évidente que personne n’ose bouger, faire un pas de crainte que cela soit pire que mieux. Il devient important de changer ces mentalités, ces modes d’action. Nous n’arriverons à rien avec cette haine, cette indifférence quotidienne. Il n’est pas question de faire semblant de s’aimer tous mais de se respecter. D’abord soi-même, puis l’autre. L’un conduit à l’autre.

Le respect est sans doute ce qui nous manque le plus. Ce respect qui consiste à considérer l’autre comme mon semblable tout en respectant absolument sa différence. Cette dernière peut nous étonner, nous surprendre mais en aucun cas elle ne doit être un critère de condamnation de cet autre. Nous devons nous persuader et l’être pleinement que cette différence est une véritable chance, une occasion inestimable d’enrichissement.

Prenons donc le temps de nous poser la question de ces rapports humains, laissons-nous interpeller par ces rencontres non choisies et nous nous apercevrons sans aucun doute que nous avons en fait un grand nombre de points communs. Nous devons tenir ferme nos convictions sans pour autant dénigrer celles de l’autre mais avoir l’honnêteté intellectuelle et ontologique de constater que ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous divise. Si nous sommes d’accord sur l’essentiel, le reste devient facultatif mais pas inutile. N’abandonnons jamais le dialogue mais efforçons nous de toujours être des facteurs et des acteurs de réconciliation.

L’autre est source d’enrichissement

A l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois « Des hommes et des Dieux », la rédaction d’Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut, a rencontré celui qui aujourd’hui maintient, avec des religieuses, une présence chrétienne sur cette Terre de Tibhirine. Jean-Marie Lassausse est ingénieur agronome et prêtre de la Communauté Mission de France.
1.Vous êtes un des héritiers de Tibhirine. En quoi consiste cet héritage et n’est-il pas difficile de le porter ?
Je suis, effectivement, un des héritiers des moines de Tibhirine. Un parmi tant d’autres. J’ai seulement été invité, reçu mission, d’y être présent. Je suis très à l’aise avec cet héritage. Les moines ont laissé un souvenir, des traces très positives qui demeurent encore aujourd’hui.
Comme prêtre de la Mission de France, je suis appelé à être présent au monde qui n’est pas forcément chrétien. Cette mission me porte à vivre à Tibhirine dans la convivialité. A l’époque des moines, le monastère était considéré comme « la branche où les oiseaux (autochtones) pouvaient se poser ». J’essaye d’être cette branche et de recueillir cette convivialité. Je continue à creuser le sillon commencé par les moines. Je tâche d’être ouvert, disponible, accueillant et transparent dans ce lieu. Le monastère de Tibhirine n’est pas un musée, c’est un lieu de prière. Aujourd’hui, quelques sœurs de Bethléem entretiennent avec moi ce lieu, tant du point de vue matériel que spirituel. Ce lieu redevient un pôle de prière chrétienne au sein d’une terre musulmane.
2. « Jardinier de Tibhirine », vous êtes appelé à faire demeurer une présence chrétienne en cette terre d’Islam. Comment vivez-vous cet appel ?
Faire vivre l’Eglise en Algérie est un but en soi. C’est l’archevêque d’Alger et le prieur d’Aiguebelle, monastère mère de Tibhirine, qui ont souhaité qu’une présence chrétienne y demeure. Ils ont donc lancé l’appel et la Communauté Mission de France m’a demandé d’accepter cette mission. Avec deux autres prêtres de ce diocèse à Alger, je porte cette mission d’une présence chrétienne en Algérie. Je n’ai jamais pensé servir à Tibhirine. C’est une communauté cistercienne, et je ne suis pas cistercien. De formation agricole, j’y viens entretenir les terres mais pas seulement. Une triple mission m’a été confiée :
– Faire que ce lieu demeure ouvert afin que les gens sachent qu’il est possible de venir à Tibhirine, de se recueillir sur la tombe des moines. Aussi, être présent aux villageois dans la simplicité de ce que je suis.
– Animer la prière et célébrer l’Eucharistie avec les sœurs de Bethléem
– Effectuer le travail agricole. Le monastère possède 7 hectares de terres, 2500 arbres dont des arbres fruitiers que je transforme en confiture, pâtes de fruits etc.  Dans ce travail de la terre, je suis aidé par deux villageois. Ceux-ci qui aidaient déjà les moines, sont à mes côtés. Il ne se passe pas un jour sans qu’ils m’en parlent. Les moines demeurent présents ici, mais autrement.
A côté de cette triple mission, je suis un relais de l’association des Amis de Tibhirine qui vient en aide à la population. Elle offrant des cadeaux aux jeunes mariés, aide les jeunes à entrer dans le monde du travail, soutient la cantine scolaire etc.
3. Quel message d’espérance, le maintien de Tibhirine comme terre chrétienne d’accueil peut porter?
Ce qui est positif, c’est la possibilité pour des chrétiens d’être vraiment présents à Tibhirine malgré quelques restrictions de circulation. Ce lieu est chargé d’une mémoire, c’est un pôle, un phare pour l’Eglise. Il est essentiel de le remettre en valeur. L’espérance, pour moi, est qu’un jour une communauté s’intéresse et s’installe dans ce monastère. Je ne suis qu’une transition dans ce lieu qui parle de Dieu.
Le dialogue islamo-chrétien est aussi une espérance, Christian de Chergé, prieur du monastère avait créé des rencontres islamo-chrétiennes qui se tenaient à Tibhirine. Ces Ribât al-Salâm (le Lien de la Paix) demeurent même si elles se réunissent ailleurs, grâce au soutien de Claude RAULT, évêque du Sahara.
Ce qui est essentiel dans toutes rencontres, et bien plus encore lorsque des croyants de différentes religions se parlent, c’est de ne pas avoir peur de l’autre. Il est essentiel de considérer l’autre comme une source d’enrichissement.
Jean-Marie Lassausse est co-auteur du livre aux éditions Bayard Le jardinier de Tibhirine, où il partage son expérience et témoigne de la pérennité du souvenir des moines assassinés en 1996 à Tibhirine.