Pierre Favre : un nouveau saint Jésuite, modèle du Pape François

Pierre FavreLe Pape François vient d’étendre à l’Eglise universelle le culte liturgique rendu au bienheureux Pierre Favre, prêtre jésuite savoyard (1506 – 1546), ordonnant son inscription au catalogue des saints. Ce nouveau saint de la Compagnie, pour lequel j’ai une affection toute particulière, est beaucoup moins connu qu’Ignace de Loyola et François-Xavier. Ces trois hommes qui ont partagé « la même chambrée, la même table, la même bourse. »[1] Lors de leurs humanités au collège Sainte Barbe à Paris en 1529 ils sont devenus des « amis dans le Seigneur ». Ce compagnonnage avec Ignace se révélera décisif pour l’avenir tant pour Pierre que pour François grâce tout particulièrement à l’expérience des exercices spirituels reçus de leur aîné. Pierre Favre n’est pas un homme de gouvernement, ni tendu vers la réalisation de grands exploits, mais c’est un passionné non seulement de la gloire de Dieu mais aussi et surtout de la « cura personalis ».[2]

Pierre Favre donne des cours à Ignace de Loyola avant que ce dernier l’initie aux choses spirituelles par le biais notamment des Exercices Spirituels qu’il fit en 1534. Pierre Favre fut le premier à les faire, il fut aussi le premier à être ordonné prêtre cette même année, il célébrera sa première messe deux mois après son ordination, soit le 22 juillet 1534.

Pierre Favre fait partie de ceux qui le 15 août 1534 se rendit avec Ignace, François-Xavier et quelques autres compagnons à Notre-Dame de Montmartre afin d’y faire, au cours de la messe présidée par Pierre Favre, le vœu de se rendre à Jérusalem et au retour de se mettre au service du Pape. Pierre Favre était à cette époque le seul prêtre parmi les compagnons d’Ignace. Ce double mouvement de se rendre à Jérusalem puis de se mettre au service de l’Eglise montre bien la volonté du nouveau saint jésuite de suivre radicalement le Christ dans la radicalité de sa vie et se mettre au pleinement au service du travail apostolique[3]. C’est une manière de mettre en application la « contemplation dans l’action » chère aux fils et filles d’Ignace.

Proposer à tous la Parole

La majeure partie du ministère de Pierre Favre consiste surtout à parcourir les villes d’Europe pour prêcher et donner les exercices spirituels spécifiquement en Allemagne. Il avait le désir de prêcher et d’enseigner partout dans ce pays mais la méconnaissance de la langue était pour lui un véritable obstacle. Cependant, il préféra prêcher en latin ou en espagnol que de priver par son silence ses auditeurs, non par orgueil mais afin que la Parole de Dieu trouve un lieu où reposer. Pierre Favre n’était pas attaché à un milieu particulier puisqu’il enseignait aussi bien aux grands de ce monde qu’aux personnes plus humbles par des prédications populaires. Le zèle de la mission était pour lui essentiel au risque d’être compris que par peu de gens[4].

Chercher Dieu en toutes choses

Pour Pierre Favre, tout travail pour le Seigneur, doit se traduire en « ferveur et en acte ». Ceci n’est pas sans rappeler le « principe et fondement » des Exercices Spirituels[5]. Notre jésuite est très attaché à ce que les hommes reconnaissent Dieu comme principe et fin de toute chose. Il supporte difficilement les compromissions que certains font en mélangeant vie spirituelle et vie de la chair. La première est bien au-dessus de seconde et lorsque l’on s’y consacre, les autres désirs en deviennent sans goût. Pour Pierre Favre centrer son esprit sur Dieu, mettre Dieu au cœur de sa vie, c’est rejoindre Dieu au cœur même de son existence. Il ne remet pas en cause les choses « terrestres », mais désire que par notre relation en Dieu toute réalité, toute contemplation deviennent purement spirituelles. C’est une grâce à demander et à recevoir afin que Dieu nous élève au monde d’en haut, « en cherchant Dieu là où l’on ne peut rien trouver d’autre que lui, c’est-à-dire en lui-même »[6]. Pour cela, Pierre Favre encourage, encore une fois, à méditer sur la vie du Christ plus spécialement sur la croix et le jugement dernier. Nous trouvons ici un écho aux exercices spirituels qui invitent à contempler le Christ en croix en cherchant ce que j’ai fait pour lui[7].

Agir et prier

« Chercher Dieu » voilà le désir que manifeste souvent Pierre Favre au long de ses relectures. Il est tendu par les deux mouvements contradictoires que sont d’une part les œuvres et d’autre part la prière en elle-même. Faut-il chercher l’une plus que l’autre, quelle est en fait la meilleure manière de servir Dieu ? En fait, notre Jésuite tente de tenir ensemble les deux manières de servir en faisant de l’action un lieu de contemplation qui aide à trouver Dieu dans l’oraison. L’action est un service de l’oraison, et cette dernière un lieu d’unification pour l’action. L’action et la prière sont ordonnées l’une à l’autre à la condition de tendre dans l’oraison vers la bonne manière de servir plutôt que d’essayer d’obtenir dans l’action ce qui s’obtient par la prière[8]. Ces règles qu’édicte Pierre Favre sont valables uniquement pour les « séculiers » puisque la mission du « contemplatif pur » est autre. Le ministère des « séculiers » est tellement exposé à l’inattendu dans la diversité des rencontres et des tâches qu’il leur ait nécessaire de recevoir les grâces divines pour sanctifier tout cet apostolat. La prière en vue de l’action est non seulement pour notre Jésuite d’unifier l’action mais aussi de laisser le maître nous enseigner et nous donner ce que nous avons besoin pour être sa présence au milieu du monde. C’est une véritable nécessité que souligne ici Pierre Favre, car sinon nous sommes non seulement incapables d’être cette écoute, ce conseil, ce consolateur mais nous risquons d’être dommageables pour celui qui compte sur nous pour le relever ou l’accompagner. Dans ce côte à côte avec ses contemporains, Pierre Favre nous apprend qu’il ne s’agit pas tant d’être ouvert et charitable à tous mais d’ouvrir largement son cœur à Dieu, de l’accueillir véritablement au cœur de la vie.

Répandre le bien

L’apostolat de notre jésuite était aussi celui d’être le ministre sacramentaire de la réconciliation avec le Seigneur. Ce fut pour Pierre Favre le moyen de comprendre l’immense miséricorde du Seigneur. Il est impératif que nous nous efforcions à répandre le bien autour de nous dans une proximité concrète qui se décline dans la visite aux malades par exemple.[9] Pierre Favre développe ici une manière d’être au monde qui s’enracine dans l’action comme service de Dieu.

Ne pas courir le monde

Pierre Favre met aussi en garde contre le « désir de gagner le monde au risque d’y perdre sa vie », pour reprendre la question d’Ignace à François-Xavier. Il ne s’agit pas tant de chercher à faire de grandes choses, à espérer de Dieu sa grâce pour « courir le monde et vaincre des montagnes » mais de s’attacher aux choses les plus petites et d’espérer la grâce de Dieu pour les servir. La condition ultime pour recevoir ces grâces c’est de ne pas les demander pour soi-même, mais qu’elles soient toutes « ordonnées à servir la gloire de Dieu,
au salut de son âme et au bien du prochain. »[10] Pierre Favre encourage aussi à s’enraciner dans l’aujourd’hui, à ne pas désirer demain en rêvant à faire des grandes choses, c’est dans le quotidien que l’on sert Dieu, en se mettant au travail dès maintenant avec tout ce que le Seigneur donne. C’est Dieu lui-même qui peut mettre au cœur de l’homme le désir de faire de grandes choses, pour la gloire de Dieu, par cela Dieu nous permet de réussir les choses les plus quotidiennes « sans paresse et sans crainte ».

« Discerner le mauvais esprit »

Notre Jésuite met également en garde contre ce qu’il appelle « l’esprit du mauvais ange » qui pousse l’homme à désespérer et à voir une situation délicate comme impossible à résoudre. Pierre Favre nous pousse à discerner ce mauvais esprit et à nous remettre dans une humble confiance en Dieu. Faire confiance à Dieu ne signifie pas lui laisser faire le travail, mais nous mettre au travail en devenons ses bons instruments, de fidèles serviteurs de son esprit. Pour cela, ce premier compagnon d’Ignace, invite à tourner notre regard vers les réalités d’en haut plutôt que d’en rester à une conception terre-à-terre nous poussant au désespoir et à porter un regard négatif sur les événements. C’est un appel à nous décentrer et à nous recevoir pleinement de Dieu afin d’être davantage tournés vers la louange de Dieu et le service du prochain. Cela nous ne le pouvons pas de nous-mêmes mais à la condition d’être habités par l’Esprit de Dieu car c’est lui-même qui nous insuffle ce désir et nous donne de l’accomplir.

Notons également avec quelle attention, notre jésuite, marque son souci pour ceux qui n’espèrent plus ou qui se trouvent dans la détresse. Il en fait souvent l’objet de sa prière en s’y sentant poussé par Dieu. Cette prière est une prière de supplication avant que ces « âmes en peine » trouvent en Dieu leur réconfort, leur soutien. Pierre Favre sent très fort intérieurement que seul le Seigneur peut donner la vraie joie et que lui seul est le véritable consolateur. Ce qui le touche plus intensément c’est leur incapacité à se tourner vers Dieu alors qu’ils se tournent vers des « remèdes humains et passagers », aussi il invite chacun, lui compris à déposer le poids de ses jours au pied de Dieu. « Être à Dieu seul pour être tout entier aux hommes » pourrait être une des devises de notre Jésuite.

Le balai du Christ

Pierre Favre s’est déclaré vouloir être le « balai du Christ ». Cette expression confirme que Pierre Favre s’est toujours considéré comme un serviteur de la gloire de Dieu. C’est cependant une joie pour notre jésuite d’être au service du Christ comme balai des « demeures spirituelles ». En s’offrant au Christ pour être au service du nettoyage des demeures spirituelles, il lui demande également que toute la Compagnie de Jésus soit utilisée à la vraie réforme de l’Eglise.

Passionné comme le furent Ignace et François-Xavier d’annoncer au monde la bonne nouvelle du salut, il s’est fait proche de chacun afin d’être une voix témoignant de la proximité de Dieu pour chacun. N’écoutant que sa passion et son zèle évangélique, il n’a pas cherché à économiser ses forces, il s’est donné tout entier dans son ministère au service des hommes afin que Dieu soit glorifié et que les hommes découvrent l’amour et la volonté de Dieu de le connaître. La préface du 2 août, jour de sa fête nous dit : «

Tu as fait naître dans le cœur du Bienheureux Pierre Favre un amour brûlant pour ton Eglise, Théologien de grande renommée, défenseur de la vérité, Premier prêtre de la Compagnie de Jésus, Accompagnateur spirituel plein de douceur et de discernement. Envoyé souvent auprès des grands de ce monde, il ne renia jamais ses origines modestes, gardant une tendresse particulière pour les pauvres et les petits, et une grande dévotion pour les processions, les saints et les anges. ». Puisse son intercession nous aider à mieux aimer et servir nos contemporains en qui la figure du Christ se révèle.


[1] Mémorial n°12

[2] Lettre de Peter-Hans Kolvenbach, supérieur général de la Compagnie de Jésus, 2005/01, p.3

[3] Mémorial, p. 116 – note 2

[4] Mémorial n°112

[5] Ignace de Loyola, Exercices Spirituels. Traduit du texte autographe par E. Gueydan, sj. Collection CHRISTUS 1961, Desclée de Brouwer – Belarmin, p. 449 – par la suite nous utiliserons l’abréviation E.S.

[6] Mémorial n°109

[7] E.S. n°53

[8] Mémorial n°126

[9] Mémorial n°340

[10] E.S. n°23

Une réflexion sur « Pierre Favre : un nouveau saint Jésuite, modèle du Pape François »

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