L’autre est source d’enrichissement

A l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois « Des hommes et des Dieux », la rédaction d’Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut, a rencontré celui qui aujourd’hui maintient, avec des religieuses, une présence chrétienne sur cette Terre de Tibhirine. Jean-Marie Lassausse est ingénieur agronome et prêtre de la Communauté Mission de France.
1.Vous êtes un des héritiers de Tibhirine. En quoi consiste cet héritage et n’est-il pas difficile de le porter ?
Je suis, effectivement, un des héritiers des moines de Tibhirine. Un parmi tant d’autres. J’ai seulement été invité, reçu mission, d’y être présent. Je suis très à l’aise avec cet héritage. Les moines ont laissé un souvenir, des traces très positives qui demeurent encore aujourd’hui.
Comme prêtre de la Mission de France, je suis appelé à être présent au monde qui n’est pas forcément chrétien. Cette mission me porte à vivre à Tibhirine dans la convivialité. A l’époque des moines, le monastère était considéré comme « la branche où les oiseaux (autochtones) pouvaient se poser ». J’essaye d’être cette branche et de recueillir cette convivialité. Je continue à creuser le sillon commencé par les moines. Je tâche d’être ouvert, disponible, accueillant et transparent dans ce lieu. Le monastère de Tibhirine n’est pas un musée, c’est un lieu de prière. Aujourd’hui, quelques sœurs de Bethléem entretiennent avec moi ce lieu, tant du point de vue matériel que spirituel. Ce lieu redevient un pôle de prière chrétienne au sein d’une terre musulmane.
2. « Jardinier de Tibhirine », vous êtes appelé à faire demeurer une présence chrétienne en cette terre d’Islam. Comment vivez-vous cet appel ?
Faire vivre l’Eglise en Algérie est un but en soi. C’est l’archevêque d’Alger et le prieur d’Aiguebelle, monastère mère de Tibhirine, qui ont souhaité qu’une présence chrétienne y demeure. Ils ont donc lancé l’appel et la Communauté Mission de France m’a demandé d’accepter cette mission. Avec deux autres prêtres de ce diocèse à Alger, je porte cette mission d’une présence chrétienne en Algérie. Je n’ai jamais pensé servir à Tibhirine. C’est une communauté cistercienne, et je ne suis pas cistercien. De formation agricole, j’y viens entretenir les terres mais pas seulement. Une triple mission m’a été confiée :
– Faire que ce lieu demeure ouvert afin que les gens sachent qu’il est possible de venir à Tibhirine, de se recueillir sur la tombe des moines. Aussi, être présent aux villageois dans la simplicité de ce que je suis.
– Animer la prière et célébrer l’Eucharistie avec les sœurs de Bethléem
– Effectuer le travail agricole. Le monastère possède 7 hectares de terres, 2500 arbres dont des arbres fruitiers que je transforme en confiture, pâtes de fruits etc.  Dans ce travail de la terre, je suis aidé par deux villageois. Ceux-ci qui aidaient déjà les moines, sont à mes côtés. Il ne se passe pas un jour sans qu’ils m’en parlent. Les moines demeurent présents ici, mais autrement.
A côté de cette triple mission, je suis un relais de l’association des Amis de Tibhirine qui vient en aide à la population. Elle offrant des cadeaux aux jeunes mariés, aide les jeunes à entrer dans le monde du travail, soutient la cantine scolaire etc.
3. Quel message d’espérance, le maintien de Tibhirine comme terre chrétienne d’accueil peut porter?
Ce qui est positif, c’est la possibilité pour des chrétiens d’être vraiment présents à Tibhirine malgré quelques restrictions de circulation. Ce lieu est chargé d’une mémoire, c’est un pôle, un phare pour l’Eglise. Il est essentiel de le remettre en valeur. L’espérance, pour moi, est qu’un jour une communauté s’intéresse et s’installe dans ce monastère. Je ne suis qu’une transition dans ce lieu qui parle de Dieu.
Le dialogue islamo-chrétien est aussi une espérance, Christian de Chergé, prieur du monastère avait créé des rencontres islamo-chrétiennes qui se tenaient à Tibhirine. Ces Ribât al-Salâm (le Lien de la Paix) demeurent même si elles se réunissent ailleurs, grâce au soutien de Claude RAULT, évêque du Sahara.
Ce qui est essentiel dans toutes rencontres, et bien plus encore lorsque des croyants de différentes religions se parlent, c’est de ne pas avoir peur de l’autre. Il est essentiel de considérer l’autre comme une source d’enrichissement.
Jean-Marie Lassausse est co-auteur du livre aux éditions Bayard Le jardinier de Tibhirine, où il partage son expérience et témoigne de la pérennité du souvenir des moines assassinés en 1996 à Tibhirine.