L’Amour à corps et à sang

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Le saint sacrement, l’Amour à corps et à sangAprès avoir (re)découvert que l’Amour de Dieu était ce qu’il était, nous voici maintenant invités à contempler sa réalisation. En effet, nous fêtons, ce dimanche, le saint sacrement, le corps et le sang du Christ. Ce n’est pas la fête du Tabernacle où nous gardons le saint sacrement pour l’administrer en cas d’urgence. Nous faisons mémoire du Christ qui se donne sous la forme du pain et du vin consacrés. Il se donne à nous en nourriture pour que nous devenions son corps et son sang.

Table ouverte

À la Pentecôte, nous fêtons la naissance de l’Église, aujourd’hui c’est la fête de cette dernière. Celle qui s’incarne au quotidien. Ensemble, baptisés, nous sommes invités, à la suite du Christ, à partager le pain et le vin. C’est-à-dire que nous sommes toutes et tous appelés non seulement à partager la table eucharistique, mais aussi la table des uns et des autres. Il ne s’agit pas d’être des sangsues qui s’invitent à l’improviste, mais des femmes et des hommes qui ont le souci de devenir des « co-pains » / « co-vin » de ceux qui partagent notre humanité.

Faire corps avec l’amour du Christ

Cette manière d’être signifie qu’il s’agit de tendre vers le don de nous-mêmes, à l’image du Christ. Ceci afin que nos contemporains puissent trouver, en nous, une voie de rencontre avec le Christ. C’est ainsi que nous « ferons mémoire » du Christ. C’est le sens profond de ce que nous célébrons à chaque fois que nous nous réunissons pour l’Eucharistie. Il ne s’agit pas d’assister à la liturgie, de se laisser séduire par l’orgue, la qualité du chant, de l’action liturgique, mais bien de rendre présent, par nos vies, le Christ. Notre participation pleine et entière – avec nos vies, nos pieds de glaiseux, les joies, les peines, les croix quotidiennes… – est récapitulée dans ce pain et ce vin offerts pour la vie du monde.

Se laisser transformer par le corps du Christ

Déposer toute notre vie sur l’autel, c’est accepter que notre quotidien soit transformé en don pour la vie du monde. Ce que nous vivons doit intéresser l’autre. Il ne s’agit pas là de promouvoir un quelconque voyeurisme (d’autres s’en chargent) mais de s’entre-porter les uns, les autres. L’Eucharistie – le corps et le sang du Christ  – rassemble la vie du monde en vie de Dieu, mais ce que vit mon prochain peut m’intéresser, car ma prière s’en nourrit. L’Eucharistie nous rend solidaires, car elle nous fait être un seul corps et un seul sang dans notre singularité. Lorsque nous allons communier, nous avons à nous souvenir que le pain de vie que nous allons ingérer nous fait certes participants à la nature divine, mais demande que nous construisions le corps du Christ qui est l’Église. C’est donc une dimension dont nous avons à prendre davantage conscience.

Retrouver le sens du Corps

La pandémie a fragilisé les relations « corporelles » de nos communautés. Les seuls moyens « autorisés » pour se saluer – au-delà de la juste distance – sont le coude-à-coude ou encore le poing à poing. Difficile dans ces conditions de toucher la corporéité de la communauté. Lorsque nous communions au corps du Christ, nos cinq sens sont en éveil, comme pour mieux comprendre que c’est avec et dans notre corps blessé par l’usure du temps, par la fatigue du chemin… que le Christ veut faire sa demeure. Ne négligeons pas cette dimension lorsque nous célébrons l’Eucharistie. Notre rencontre avec le Christ ne se fait pas uniquement spirituellement. Il n’est pas ailleurs que dans ce pain partagé et dans ces frères et sœurs présents physiquement et dans notre cœur.

Construire la fraternité

Cela nous oblige a nous reconnaître membres d’une même fraternité. C’est difficile, exigeant, fatiguant, car nous ne nous sommes pas choisis. En revanche, c’est le Christ qui, lui, nous a choisis afin que nous devenions ses compagnons. Il est Celui qui fait notre unité, celui qui soude notre communauté comme pour mieux l’envoyer proclamer la Bonne Nouvelle au monde. Ainsi, nous le voyons bien, ce pain et ce vin consacrés, que nous ingérons pour devenir davantage corps du Christ, nous incitent et nous invitent à l’action.

La grâce de la conversion

Pour autant, ils exigent de nous une réelle remise en question sur notre manière de faire communauté et devenir ressemblance de Dieu. C’est ce que nous appelons la « conversion ». Il s’agit de prendre le bon chemin pour suivre le Christ au plus près. Cela demande humilité et discernement. Mais ce n’est pas là le propre de celui ou celle qui cherche à devenir disciple de ce Dieu qui ne cesse d’être en dialogue. C’est le processus même de Dieu qui consiste à ne pas être seul pour décider. Jésus n’a jamais cessé d’être en dialogue avec son Père, à l’écoute de l’Esprit, pour agir dans la fidélité à leur être même.

La fidélité construit le corps

C’est cette fidélité qui a permis aussi aux disciples de recevoir l’Esprit pour annoncer l’Évangile et continuer à faire mémoire de la dernière Cène. Sa célébration et l’annonce de la Bonne Nouvelle ne vont pas l’une sans l’autre. L’une et l’autre s’inspirent, puisque dans nos liturgies la lecture de la Parole précède la consécration du pain et du vin. Nous pouvons être facilement privés du pain et de vin consacrés du fait du manque de ministres disponibles, mais plus difficilement du pain de la Parole. L’Écriture est aujourd’hui facilement trouvable, et à défaut, nous connaissons, par cœur, des passages.

N’enfermons pas Dieu

Célébrer le corps et le sang du Christ c’est, bien-sûr, faire mémoire de la dernière Cène. Elle est la première d’une longue chaîne. Pour autant, n’oublions qu’il ne peut se comprendre que dans une Parole de Vie. Elle est Celle que le Seigneur nous adresse par l’Écriture, mais aussi par celles et ceux que nous rencontrons au quotidien. Ne soyons pas tentés par une « chosification » du saint sacrement. Certes, il est dans le pain et le vin consacrés, mais pas uniquement. Dieu est « l’au-delà de tout » et il ne se laisse pas enfermer. Au contraire, souvenons-nous du passage de la Pentecôte. Les portes du Cénacle étaient fermées et l’Esprit de Dieu est venu à la rencontre des apôtres.

Soyons à notre juste place

Alors, de grâce, ne nous mettons pas à la place de Dieu. Ne soyons ni trop dogmatique, ni sentencieux. Il y a plus urgent que de condamner, que d’enfermer Dieu, et les femmes et les hommes de ce temps, dans des catégories stériles. Demandons donc la grâce – en ce jour où nous faisons mémoire de l’Amour de Dieu fait aux hommes – de la liberté de penser, de croire et d’aimer.

Puisons trouver dans l’Eucharistie la force pour cheminer librement, à la suite du Christ. Ainsi, nous pourrons bâtir une église en sortie, des communautés vivantes, joyeuses et solidaires, fondées sur l’égalité de ses membres et tournées davantage vers l’autre que sur elles-mêmes.