« Il faut oser agir afin que l’homme retrouve toute sa place »

Emmanuel Mounier vu par Guy Coq

Guy Coq, agrégé de philosophie, membre de la rédaction de la revue « Esprit », et Président de l’Association des Amis d’Emmanuel Mounier (philosophe français né en 1905, mort 1950, fondateur de la revue Esprit et à l’origine du courant personnaliste) m’a accordé cet entretien ci-dessous pour les revues de l’Armée du Salut

1/ Le monde tel qu’il est aujourd’hui possède de très nombreuses potentialités de communication. Pourtant, l’individualisme, le chacun pour soi n’a jamais été autant d’actualité. Comment redonner à l’homme le goût de l’autre, de la rencontre, de la joyeuse surprise de la diversité ?

La personne est, pour Emmanuel Mounier, la véritable alternative aux impasses de l’individualisme. Elle exprime l’effort pour synthétiser l’être humain dans son entièreté. Il n’y a pas chez Mounier un dualisme corps et âme, mais un être humain en voie d’unification, de personnalisation. La personne est plus que l’individu qui se limite au corps, plus qu’une personnalité, que conscience, moi, sujet. Se limiter à l’individu c’est amputer l’être humain d’une partie importante de lui-même. Mais la personne n’exclut pas l’individu, cette part d’elle-même tournée vers la matière, elle l’englobe.
La personne est un mouvement d’unification de soi et de dépassement ; cet élan de transcendance a plusieurs dimensions : vers soi-même, vers les valeurs, vers autrui. La personne se trouve elle-même dans la relation avec l’autre personne, le « nous » interpersonnel, ce « nous » « qui ne naît pas d’un effacement des personnes ». Cette plénitude n’existe qu’au travers de la relation avec l’autre. Il ne s’agit pas seulement d’un face à face mais d’une relation de qualité qui implique et appelle la construction d’une communauté (au sens large). Le  » nous  » interpersonnel est le noyau de la communauté. L’idée de communauté ainsi entendue permet de faire la critique de toutes les communautés imparfaites. En celle-ci c’est la relation qui s’appauvrit et se réduit à des « on » interchangeables, à des fonctions, des personnages, à des « nous autres » prônant l’exclusion. La dégradation des communautés produit celle des relations interpersonnelles, et du coup, chaque personne y est aliénée.
La « personne » se définit par une dimension de transcendance, une tension qui se dynamisme autour d’un système de valeurs. C’est un appel, une invitation à transformer ma relation à moi-même, aux autres et aux réalités dans une interdépendance. Tout cela dans l’objectif d’obtenir une qualité de relation qui me permet de reconnaître l’autre dans ce qu’il a d’unique, dans ce que je suis d’unique. C’est dans la rencontre de l’autre dans ce qu’il est dans son épaisseur, sa complétude, son unicité que se crée la communauté. Les collectifs chez Mounier ne sont que des relations de personnes à personnes ; de même que les communautés véritables ne se réalisent qu’a quelques uns. Elles ne sont pas la fusion des êtres qui les composent, ni limitatrices ; elles visent à l’accueil et au respect de l’épanouissement de chaque personne ; c’est un appel à un accroissement de la qualité de la relation.

2/ Emmanuel Mounier est le promoteur d’une philosophie de l’Engagement tout en se méfiant des systèmes politiques qui, poussés à l’extrême, peuvent devenir aliénants. Comment alors bâtir ce « vivre ensemble », ciment d’une société ?

Cet appel à la nécessité des engagements sociaux parcourt l’ensemble de l’œuvre d’Emmanuel Mounier. Pour lui, la personne n’existe véritablement que par des engagements. L’engagement consiste à se solidariser dans l’action avec des buts qui sont forcement imparfaits dans les sociétés qui le sont tout autant. Et de plus, les moyens sont imparfaits. Mais la personne engagée doit être intraitable dans sa fidélité à quelques valeurs. Il y a quelque chose de supérieur à la finalité de l’engagement : c’est cette fidélité à quelques valeurs fondamentales (le respect de l’homme, fidélité à l’idée de la personne, la liberté, la justice). Emmanuel Mounier considère que l’homme est impliqué dans l’histoire du monde, c’est essentiel surtout dans une société qui risque d’être dominée par l’Argent.
Bâtir le « vivre ensemble » c’est oser s’engager dans la transformation des structures politiques (vie de la cité). Les sociétés réelles sont dans un « désordre établi » (domination par l’argent au mépris de l’homme), il faut oser agir afin que l’homme retrouve toute sa place. Il s’agit d’ordonner les choses à leur juste but. Plus qu’un témoignage, l’action doit guider tout engagement, à condition qu’il respecte les valeurs.

3/ Cet appel à l’engagement conduit à une véritable philosophie de l’action qui s’enracine dans la recherche d’une plénitude de l’homme. Cependant, en rester à l’action serait fausser la dynamique intérieure ; c’est pour cela que Mounier invite aussi à la lier avec une philosophie de la transcendance. Comment allier ces deux dimensions sans qu’il y ait confusion ?

Pour Emmanuel Mounier, l’engagement dans les réalités temporelles ne doit pas anémier la vie spirituelle. Dans la personne les engagements spirituels et temporels sont interdépendants. Mais dans la cité, les deux plans ne doivent pas être confondus. La laïcité est une réalité essentielle, sinon il y a confusion des genres et un risque d’instrumentalisation. Dans son ouvrage, Feu la Chrétienté, Emmanuel Mounier dit « Nous n’avons pas à apporter le spirituel au temporel, il y est déjà. Notre rôle est de l’y faire vivre, proprement de l’y communier. Le temporel tout entier est le sacrement du Royaume de Dieu ». L’exigence spirituelle doit être première, pour Emmanuel Mounier, la révolution doit d’abord être spirituelle et contribuer à la transformation de l’Homme. Le spirituel doit être la source d’inspiration pour l’action. Il ne faut pas céder sur la priorité de la vie spirituelle. Cependant, il faut être vigilant sur le fait qu’elle est du domaine du privé, du personnel et que l’Etat se doit de rester neutre quant à son rapport à la transcendance et n’a pas à en imposer son contenu. De même, toute personne, pour Emmanuel Mounier, a une dimension spirituelle, c’est inhérent à ce qu’elle est. Aujourd’hui, il y a une recherche du spirituel qui parfois se coupe de la raison. L’une et l’autre doivent se tenir ensemble, sinon il y a un risque de dérive sectaire.

Vivre en Christ, dans l’Eglise, en ce monde et en ce temps

Il m’a été transmis le texte du Groupe de travail de la Conférence des Évêques de France, présidé par Claude Dagens, évêque d’Angoulême. Ce document intitulé « Indifférence religieuse, visibilité de l’Église et évangélisation », a la saveur de l’Évangile, d’une Bonne Nouvelle. Il ne cède pas à la facilité en prônant des idées simples voire même simpliste, il prend racine dans la Tradition de l’Église pour y trouver pour les ressources nécessaires pour annoncer l’Évangile aujourd’hui.

Indifférence religieuse, visibilité de l'Église et évangélisationLes lignes qui vont suivre n’en sont pas un résumé académique, mais un écho de ce que j’y ai entendu, comme appel, comme élan, pour vivre en et comme Chrétien, membre de l’Église, en ce monde et en ce temps.

Ce qui me frappe tout d’abord est ce message d’Espérance, et non de résignation qui parcourt ce texte. Il n’y a pas de démission, de remise à une fatalité mais bien un appel à entendre ce que le Christ désire nous faire saisir au coeur même des épreuves que connaît l’Eglise. Il s’agit de se réapproprier La Parole, qui doit être le centre de notre vie chrétienne. Cette Parole nous clame la fidélité de notre Dieu qui tient promesse de présence au milieu de nous. Aussi, il ne s’agit pas non plus de nous réfugier dans « ce qui marchait hier » mais de témoigner de ce qui fait « l’être » chrétien. C’est d’abord l’expérience spirituelle qui nous donne de témoigner du mystère pascal, coeur de notre foi. C’est véritablement au travers de ce témoignage que nous pourrons donner le goût de l’Autre. Nous avons tendance, peut-être, à rétorquer que ce qui fait obstacle à ce témoignage, c’est l’Église. Ce peut-être vrai, mais à condition de ne pas comprendre, intérieurement, ce qu’est l’Eglise.

Voilà pour moi, un autre marqueur essentiel de ce texte, la redéfinition de ce qu’est l’Eglise. Elle n’est pas une institution mais d’abord le sacrement de Dieu. Ce signe visible qui témoigne de l’Amour et de la de confiance indéfectible de Dieu pour chacun de nous. Par le don de son Fils et de l’Esprit Saint il vient nous donner mission de l’annoncer au Monde. C’est en puisant à la source de ce don que nous serons force de transformation à la fois pour le monde, mais de notre propre vie.

Ce document confesse, avec humilité, la fragilité de l’homme et sa capacité d’être blessé et de blesser. De même il atteste de cette présence insondable du mal en nos vies et dans le mal, bien qu’il fût anéanti par le sacrifice du Christ. Une fois, encore, loin de donner des réponses toute faites, il invite à poser notre regard et à se poser devant l’essentiel, le Christ. Etre Chrétien ne donne pas la réponse à cette question du mal mais permet de la traverser, avec un compagnon de route, le Christ. La croix doit nous donner de comprendre que cet instrument de supplice est devenue, par le Christ, un instrument de salut. Sur la croix, il a adressé à ses bourreaux, un message de pardon. A nous de nous plonger dans cette capacité de pardon, de nous unir au Christ pour vivre de son pardon. Ce texte nous invite à ne pas nous résigner à la puissance du mal mais à le combattre. Le quotidien est notre champs de bataille, pour illustrer cela, ce document nous donne pour exemple Charles de Foucauld ou Madeleine Delbrël qui vivait de la « pastorale de la bonté ». Associée à celle-là nous sommes aussi invités à vivre une pastorale de l’espérance qui est indissociable de la bonté. Avec force, les rédacteurs de ce document nous invitent à entrer en résistance contre toutes ces petites morts que nous pouvons semer au quotidien. Etre chrétien c’est demeurer résolument dans ces deux dynamique, la bonté et l’espérance, qui sont, elles-mêmes, les attitudes fondamentales du Père, envers chacun de nous.

Ce texte, pose, ensuite, les questions de transmission de la foi au regard de cette indifférence qui semble se faire jour, de plus en plus, en France. Il ne se voile pas non plus la face, mais s’interroge sur le fait que cette indifférence est peut-être due à une méconnaissance de ce qu’est le Christianisme. Les médias jouent ici un rôle majeur et ils ne montrent, trop souvent, qu’en surface une face organique du catholicisme incarnée par le Pape ou des déclarations hiérarchiques, parfois mal commentées ou mal expliquées voire tirées de leur contexte. L’originalité de ce texte consiste à comprendre et à trouver des lieux d’action au coeur même de cette indifférence. Pour autant, il ne cache pas la blessure, l’interrogation de ceux qui ont toujours connu la foi ou de ceux chargés de la transmettre d’une manière spécifique (prêtres, catéchistes etc.). A y regarder attentivement, nous pouvons saisir que cette annonce se fait d’une manière autre aujourd’hui, peut-être plus dans un compagnonnage à l’occasion de visite institutionnelle à l’Eglise et des interrogations de croyants. Ce texte nous invite à nous réjouir de ces personnes qui viennent demander le baptême, un sacrement pour eux ou leurs enfants, organiser des funérailles chrétiennes… Ce sont des passerelles qui, loin de n’être totalement que des rites de passages, sont des lieux où il est possible d’entendre quelque chose de l’Evangile mais aussi d’une Église qui écoute et accueille. Pour autant elle est présente également au coeur du monde, dans la multitude des engagements des chrétiens. Ce document invite fortement à ne pas dissocier ce qui serait présence au monde par l’action et une dimension, à proprement parler cultuelle. Les deux sont à lier et à vivre ensemble puisqu’elles s’interpellent mutuellement.

Dans cette présence au monde, nous sommes vivement invités à ne pas radicaliser, ni même minimiser notre identité de croyant. Nous le sommes et cela suffit oserais-je dire. Cela suffit si nous vivons en cohérence avec ce que cette identité contient. En même temps se dire catholique et le vivre suppose quelques attitudes fondamentales. Tout d’abord le texte insiste sur le lien avec la Parole de Dieu, ce n’est pas seulement un texte pieux mais une dynamique qui doit nous nourrir et nous dire qui est Dieu. La Parole est aussi le Pain pour la route, ce qui nous fait rencontrer Dieu et nous fait sentir et goûter intérieurement sa présence en notre vie et en notre monde. Aussi, il n’est pas possible de croire en Christ sans avoir le désir que d’autres partagent cette joie, cette découverte. Découverte qui passe par le mystère pascal et donc, par le combat contre le péché, qui laisse la part belle au mal dans notre vie et dans notre monde, même s’il est vaincu d’une manière définitive par le sacrifice de la croix.

Etre catholique n’est pas qu’une proclamation de foi et un engagement au coeur du monde, c’est aussi appartenir à un corps social qui est l’Eglise, à une communauté de croyants qui se rassemble au nom, justement, de cette foi dans le nom de ce Dieu, Père-Fils-Esprit Saint. Cette appartenance pose question aujourd’hui où se multiplient les occasions de faire des expériences spirituelles dans tant de lieux. Cependant, le lieu majeur où se fonde cette appartenance est la célébration des sacrements qui marquent et jalonnent la vie des croyants. Cela ne suffit pas à comprendre la nature même de l’Eglise, « qui est un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain » (Concile Vatican II, Gaudium&Spes n°1). Ce texte nous en parle comme le lieu où se mûrit « l’appel gratuit à devenir disciple » dans ce qui fait notre quotidien le plus banal. C’est le lieu où peut se comprendre et se faire sentir la fidélité de Dieu qui se dit en notre vie. C’est aussi le lieu qui nous fait devenir missionnaires. Etre chrétien, catholique, c’est oser affirmer sa foi dans sa vie, sans prosélytisme pour autant. Il y a tant de lieux de combats pour la dignité et le respect de l’homme dans la société où l’enracinement chrétien à des choses à dire (bioéthique, engagement social…). Aussi, dans ce témoignage nous avons à rendre compte de notre foi et de la manière dont elle nous fait vivre.

L’Eglise, comme corps constitué, souffre parfois d’une visibilité réductrice et amputée de sa nature même. Il est dangereux de ne la présenter qu’au travers de positions, d’annonces. Avant toute chose elle est une assemblée de croyants envoyés au coeur du monde pour annoncer l’insondable mystère de l’amour de Dieu pour chaque homme. Sa visibilité n’est que parce qu’elle se rassemble au nom d’un Autre, autour de sa Parole et des signes visibles de sa présence (sacrements). Il est dangereux d’appliquer la loi du nombre. Ce n’est par parce qu’il y a pléthore qu’il y a Église, c’est parce que des croyants sont rassemblés en son nom que l’Eglise se manifeste. Notre foi, notre appartenance à l’Eglise nous appelle à rejoindre le monde, comme en ambassade pour le Christ. Une présence, cette attention que nous portons au monde et à l’autre sont le signe de cette attention, de cette présence que Dieu a choisi de manifester à l’humanité par l’incarnation de son fils. Ce document insiste aussi sur l’unité de vie. Nous avons à relier nos engagements, notre présence au monde, notre quotidien à ce que nous célébrons et proclamons en Église. Une relecture de notre action, à la lumière de la Parole de Dieu, peut nous aider à y voir les traces de Dieu et à puiser, dans les sacrements, et spécialement dans celui de l’Eucharistie, la force et le discernement nécessaires pour continuer.

En conclusion, ce texte nous invite à devenir de véritables témoins du Christ mus par un véritable amour de l’échange notamment avec ceux qui ne partagent pas forcément notre foi ou qui ne la comprennent pas. Il ne s’agit pas de convaincre, mais d’expliquer, de rendre compte en se mettant à l’écoute de ce que l’autre à a me dire dans ce dialogue entrepris, véritable, ouvert et confiant. Dans ce dialogue, il faut compter également sur la présence de l’Esprit Saint qui en fera une véritable expérience spirituelle.

Aussi, ce témoignage, cette présence au monde ne peut pas se contenter de la simple générosité, la formation est importante. Comprendre ce que nous proclamons, d’où nous venons peut être utile pour enraciner nos engagements dans la foi, dans le nom de Celui qui nous appelle à la vie et à la mission. De même, il ne faut pas négliger la prière, la rencontre intime avec Dieu. C’est le lieu pour reprendre souffle et pour entendre les appels que Dieu nous fait. Cette prière peut-être personnelle mais aussi communautaire. Inviter à faire silence pour entrer en dialogue avec le Père peut être une manière aussi de l’annoncer.

Ce document nous invite à construire une véritable fraternité même dans la diversité d’opinion. Nous sommes invités à accepter la différence de l’autre et à vivre de ce pardon du Christ sur la Croix. Là réside, aussi, la vitalité d’une communauté, dans la capacité à pardonner.

Enfin, il devient important de nous enraciner, de nous laisser gagner par cette invitation à l’Espérance, surtout dans ces périodes incertaines. C’est ainsi que nous laisserons Dieu nous faire signe de sa présence au monde en nous laissant déplacer au sein même de nos résistances et de nos frilosités.

Ce texte mérite vraiment d’être lu et travaillé. Il n’est pas une somme de choses à faire pour que la foi soit présente au monde et que nous soyons tranquilles et bien rassurés dans nos pratiques quotidiennes. Il nous invite, tel l’Evangile, à nous mettre en route, à redécouvrir, dans l’Eglise, l’insondable mystère du Christ et l’héritage des siècles passés. Il peut parfois être aride et déplaire mais c’est peut-être l’occasion d’entrer en dialogue avec d’autres croyants et de se faire expliquer ce qu’il ressort de ces difficultés. Le souffle de l’Esprit s’est répandu sur ses auteurs, espérons que nous sachions le recevoir et en tirer la substantifique moelle pour notre vie.

Plaidoyer pour cet « insaisissable vivre ensemble »

08/11/2009
Il y a bien longtemps que je n’ai pas repris la plume politique. Je me suis imposé une sorte de carême scripturaire politique. Même si, j’avoue m’être défoulé, parfois, sur facebook. La raison de ce silence est un véritable ras le bol de la sur-médiatisation du pouvoir en place. Chaque jour, nous pourrions en écrire des pages et des pages sur ce cri provenant du Palais : « Merci de parler de moi, cela flatte mon égo si dense, et pendant ce temps là je poursuis mes petits coups en douce ».
Je ne veux pas tomber dans le travers du « on nous cache tout », de la théorie des complots mais plus la France s’enfonce dans ses problèmes, plus le Palais nous sort des petites phrases, des coups bas, plus est envoyé devant les caméras un Frédéric Lefebvre déversant son fiel insultant et provocateur. Mais voilà, au détour de son discours sur l’agriculture, celui qui occupe la magistrature suprême depuis 2007 – par le choix de 53% des suffrages exprimés et d’une participation record de près de 84% – a sorti la fameuse phrase, qui a fait le tour des médias : « J’ai été élu pour défendre l’identité nationale française ». Mon sang n’a fait qu’un tour. Qu’est-ce que cela veut bien dire, l’identité française et ce rapport à la terre. Je me suis d’abord rappelé mes cours d’histoire, et du sang « étranger » – qui soit dit en passant était aussi rouge que celui des Français – venu inonder la terre de France, pour la défendre. Je me suis souvenu également, de mon mentor en politique, de celui a qui je dois cet engagement, Bernard Stasi. Ce grand homme politique, à écrit en 1984 un ouvrage  L’immigration, une chance pour la France puis en 2007 : Tous Français. Ces ouvrages m’invitent à réfléchir sur cette identité nationale française, j’y puise dans ce dernier des éléments pour la réflexion ci-dessous.
Tout d’abord, il me semble que les politiques, au lieu de fustiger par la petite phrase les déclarations du Président, devraient lui répondre : « chiche, parlons-en, discutons et réfléchissons ensemble ». Mais, voilà, le courage semble manquer. De même que pour faire une alliance entre « force de progrès » pour bâtir un projet audacieux et courageux pour une alternance en 2012 (mais là n’est pas mon propos). Qu’est-ce que signifie être Français aujourd’hui à l’heure de la mondialisation, de la construction européenne si difficile. Si cela veut dire que nous avons des parents, des grands parents et ce jusqu’à la nième génération qui ont cette nationalité, peu de monde alors y sont (le Président lui-même qui, soit dit en passant, est d’origine hongroise – sic ).
La France géographiquement et culturellement est un terre de passage, de métissage, d’échange. Elle s’est construite (dans tous les sens du terme) sur des forces issues de l’immigration que nous sommes allés chercher ces dernières années ou qui sont venues pour se réfugier de conditions de vie désastreuses. Donc, cela ne veut pas dire grand chose au niveau purement administratif. Peut-être qu’il faut chercher au delà, dans une dimension que l’on aborde assez rarement en politique, parce que ce n’est pas électoralement correct ou rentable, les valeurs. Ces valeurs qui font que la France tient un rôle particulier dans le paysage international. Ces valeurs issues de 1789, qui font la grandeur et l’honneur de notre pays, cette invention que nous pouvons revendiquer haut et fort : les droits de l’homme. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas peuvent y trouver de quoi méditer et construire un à-venir pour notre pays. Voilà ce qui fait la France, une vision de l’Homme et des rapports entre eux. A partir de cela nous pouvons avoir un référentiel commun et y prendre appui pour construire le monde de demain.
A côté de cela, il y a l’argutie politique, facile et récurrente chez le Président, qui éveille au fin fond de notre être la bête qui a peur, et qui sommeille en nous et qui ne demande qu’à être réveillée. La Peur de la différence, que l’autre ne soit pas comme moi. Surtout si sa peau, sa langue, sa religion ne sont pas identiques aux miennes. Facile, beaucoup trop facile de faire de jeu là. C’est encore un lieu de combat politique certes mais avant tout humain. Pourquoi ne pas faire de cette différence une richesse, plutôt qu’un obstacle. Les religions ont ici un rôle à jouer. J’ai apprécié ces étals de pâtisseries devant les épiceries de Seine-Saint-Denis les soirs de Ramadan. J’aurai tant aimé m’inviter à ces festivités pour mieux les comprendre et bâtir avec mes frères musulmans ce « vivre avec » et non ce « côte à côte » ou bien encore pouvoir célébrer Kipour avec mes frères juifs. Ce ne fut pas possible mais j’aimerai tant que nous puissions vivre dans une démarche audacieuse de partage des cultures et des religions.
Je suis sensible à ce que Bernard Stasi écrit à propos de l’inévitable et de l’indispensable construction, via une véritable audace politique, d’une mixité sociale empreinte d’une volonté ferme de bâtir un vivre ensemble : « Il suffit parfois de franchir le pas pour faire tomber les préjugés. Pour changer le regard. Pour trouver des convergences inattendues. C’est me semble-t’-il la première étape en direction d’une nouvelle fraternité française. Un préalable indispensable « (Tous Français, l’immigration, la chance de la France, Hugo&Compagnie, janvier 2007, p, 25). La fraternité, ne serait-elle pas une des valeurs piliers sur lesquelles notre République est bâtie ?
Quel sens prend cette valeur fondatrice de la France alors que l’on cherche à répertorier, incidemment, les « vrais français » des « faux français ». Ceux qui auraient le droit de rester et ceux qui n’auraient pas ce droit. La fraternité exige la transparence et l’égalité de traitement (tien c’est aussi une autre valeur fondatrice de notre république) et ce afin que la liberté soit vraiment respecté (voilà la boucle est bouclée). Il est vrai que nous ne pouvons pas « accueillir toute la misère du monde », pour reprendre l’expression malheureuse de Michel Rocard, mais nous avons un devoir de ne pas être responsable de plus de misère dans la manière dont nous accueillons ceux qui choisissent de venir en France. Là encore, nous devons agir avec le sens de la justesse et de la justice dans les mesures prises. L’actualité récente des afghans reconduits dans leur pays en est l’illustration. Quel honneur pour le pays des droits de l’homme d’exposer des personnes à la guerre. C’est presque une condamnation à mort déguisée. Il y a des manières de faire qui sont inacceptables de la part de pays qui se vante d’être civilisé et démocratique.
Les expulsions à grand coup de forces policières me semble une atteinte au droit de l’homme. Nous rajoutons de la souffrance à ces personnes « déracinées ». Elles n’ont pas quitté leur pays, par plaisir, pour prendre des vacances, mais parce que cela leur paraissait une situation de moindre mal. De jeunes afghans témoignent que même si leurs conditions de vie en France sont rudimentaires, c’est bien mieux que de subir le feu des bombes. Encore une fois nous avons une histoire qui nous invite à une action responsable et honorable. Il me semble que nous prenons les problèmes non pas dans une perspective plurielle, qui nous interrogerait sur notre rapport au monde et sur l’effet de notre action mais une dynamique du côte-à-côte, problème après problème, et ce peut-être encore une fois pour faire du buzz. Ainsi, nous parlerons encore et encore de ce qui se passe au Palais et des actions, ma foi peu glorieuse, des courtisans de son locataire.
Cependant, le problème des personnes en situation irrégulière demeure. Dans l’ouvrage cité plus haut, Bernard Stasi estime que « la France a besoin d’une éthique d’action et d’accueil s’appuyant sur des règles généreuses et fraternelles » (p. 86). Par exemple, il explique que la scolarisation des enfants est un démarche symbolique, de la part des parents, d’adhésion à la France. Avec lui, j’estime que les familles « sans papier », avec des enfants scolarisés ne devraient pas être expulsés. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres propositions. Mais ce sont par ces enfants que l’intégration pourra passer. L’école est un formidable terreau pour apprendre la richesse et la différence de l’autre. Même si les enfants sont parfois terribles entre eux, c’est aux éducateurs (parents et personnels de l’Education Nationale) de travailler sur le respect et l’appréciation de la différence. La fraternité passe aussi par là.
La Présidence veut promouvoir l’identité nationale et l’intégration. Dans ce cas, qu’elle commence à respecter ceux qui demeurent en France. Il est difficilement acceptable que certains départements soient montrés du doigt comme des lieux « hors normes » (eg la Cité des 4000 à la Courneuve). Il est tout aussi inacceptable qu’ils y aient sur le Territoire des zones de non droits. Mais avant d’intensifier la présence policière, à grand renfort de CRS, ne serait-il pas mieux de privilégier les associations de quartiers, les instances de médiation favorisant la connaissance mutuelle et la formation des habitants. S’il n’est pas donné les moyens de s’intégrer aux personnes de issues de l’immigration, il est évident qu’elles ne se sentiront pas chez eux. Pourtant, ils ont choisis cette France, qu’ils aiment, bien souvent, tout autant que leur pays d’origine. Acceptons, une fois de plus, que leur différence soit une richesse et pas seulement culinaire. Par exemple, ils ont des traditions religieuses, littéraires, coutumières que nous ne connaissons pas, au lieu de les fustiger et de leur demander de faire « comme les bons français », allons à leur rencontre, demandons leur de nous expliquer, de nous former. L’échange de savoirs peut et doit contribuer à faire l’unité du pays. C’est aussi aux médias d’exercer une vigilance.
Dernièrement, le maire de Pantin, Bertrand Kern, évoquait, à juste titre, la récurrente illustration, par ces derniers, du « quand ça va mal » par la Seine-Saint-Denis. C’est non seulement agaçant mais à la limite insultant pour ses habitants. Ce département bouge, change comme la France. Ne restons pas dans des préjugés, dans un confort intellectuel bourgeois. Ayons le courage de nous bouger pour le changement. En Seine-Saint-Denis, certes il y a des quartiers difficiles, mais il y a aussi des personnes qui y vivent et travailent dans une quiétude et un confort de vie. Les politiques tâchent de changer cette image, non pas en éradiquant ce qui gène mais en cherchant à associer la diversité des populations. C’est dans la rencontre, dans le brassage, dans la construction difficile mais passionnante de la mixité sociale que nous ferons de la France ce pays que tant nous envient. Ce ne sont pas quelques mesurettes médiatiquement rentables qui feront que les personnes issues de l’immigration pourront lutter contre la stupidité des préjugés des recruteurs. Un candidat doit être jugé sur ses capacités pour le poste et non sur son facies ou son nom. Un CV anonyme ne changera rien c »est aller à la facilité, Il y a des lois en France, il faut les faire appliquer et donc sanctionner sévèrement les employeurs qui procèdent ainsi. Ce n’est certes pas facile, cela demande une vigilance accrue de la part de tous. Il ne s’agit pas non plus de tomber pour le coût dans la dénonciation « positive » (qui aurait des relents de Vichy).
Demeurons attentifs à l’autre, même dans ses comportements irrespectueux. Sachons lui en faire la remarque, c’est aussi cela la fraternité et c’est promouvoir l’idée de justice. Être juste c’est agir dans la promotion de la dignité de l’Homme. A ce propos, il est étonnant que les forces de police ne me contrôlent jamais au coeur des Halles à Paris. Serait-ce parce que je suis blond aux yeux bleus, avec un style plutôt classique ?
Identité nationale et immigration sont bien liées et un ministère alliant les deux n’est pas si stupide s’il n’était pas en fait un ministère de la désintégration du lien sociale, de la décomposition de la différence et de cette belle richesse qui fait la France. Ce ministère aujourd’hui exacerbe la différence au lieu de la promouvoir. Aujourd’hui la politique menée en terme d’immigration fait insulte aux traditions d’accueil multiséculaires qui ont fait la France. Il ne s’agit pas, une fois de plus, d’accueillir tout le monde, mais peut-être de permettre à ceux qui veulent venir en France de motiver leur demande et de mettre tous les moyens à leur disposition pour qu’ils s’intègrent et réalise leur rêve de devenir Français. Il m’apparaît, comme à Bernard Stasi, que l’immigration est bel et bien une chance pour la France à la condition qu’elle nous bouscule dans notre quotidien et que j’accepte de faire une place à l’autre qui vient de me déranger. Cet autre qui a bien souvent le courage, la pugnacité, l’enthousiasme de vouloir s’en sortir. Simplement, comme une revanche, comme un fanal qui viendrait nous dire qu’il aime cette France, qu’il veut la servir et y demeurer comme n’importe quel « Français de souche ».
Merci à mon ami, Bernard Stasi, pour ces belles lignes. Merci de long combat contre toutes les formes d’exclusion, merci à lui de donner comme message aux politiques actuels que les valeurs doivent avoir la priorité sur l’électoralisme. Il faut mieux perdre une élections que de perdre ses convictions, cependant il est bon de gagner une élection grâce à ses convictions. Les belles phrases, les belles déclarations et les beaux campements sur des positions aussi stériles que stupides tournant autour du « moi je, moi d’abord » ne font pas honneur à la France. Terreau des plus belles batailles pour un monde meilleur et inventeur de cette promotion de l’homme et de tout de ce qui fait l’homme. En refermant ce livre, je me réjouis d’avoir lu ces pages réalistes, honnêtes et convaincantes. Je regrette que seulement que des hommes comme Bernard Stasi n’existent plus – et pas encore – pour faire entendre à la France un message de véritable espérance. « Ensemble, tout est possible » disait le slogan de campagne du Président actuel. Il ne s’y est pas trompé mais ne l’applique pas, ou alors cet « ensemble » ne signifie pas la même chose pour lui et pour moi. Oui, c’est ensemble, avec toutes les hommes et les femmes de progrès, habités par une haute idée de la France pour la promotion de la justice pour chacun, que nous pourrons former une alternance au pouvoir actuel. Je forme aujourd’hui ce voeux et j’espère que mon espérance ne sera pas déçue.
Les derniers mots de cet article, je les laisse à l’auteur de Tous français comme en testament de son long combat pour la dignité de l’homme et de la France : « La France tout entière doit bouger et elle doit bouger maintenant, sans attendre, sinon elle se crispera autour de revendications communautaristes qui ne feront qu’accroître les tensions » (p. 132)

L’autre est source d’enrichissement

A l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois « Des hommes et des Dieux », la rédaction d’Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut, a rencontré celui qui aujourd’hui maintient, avec des religieuses, une présence chrétienne sur cette Terre de Tibhirine. Jean-Marie Lassausse est ingénieur agronome et prêtre de la Communauté Mission de France.
1.Vous êtes un des héritiers de Tibhirine. En quoi consiste cet héritage et n’est-il pas difficile de le porter ?
Je suis, effectivement, un des héritiers des moines de Tibhirine. Un parmi tant d’autres. J’ai seulement été invité, reçu mission, d’y être présent. Je suis très à l’aise avec cet héritage. Les moines ont laissé un souvenir, des traces très positives qui demeurent encore aujourd’hui.
Comme prêtre de la Mission de France, je suis appelé à être présent au monde qui n’est pas forcément chrétien. Cette mission me porte à vivre à Tibhirine dans la convivialité. A l’époque des moines, le monastère était considéré comme « la branche où les oiseaux (autochtones) pouvaient se poser ». J’essaye d’être cette branche et de recueillir cette convivialité. Je continue à creuser le sillon commencé par les moines. Je tâche d’être ouvert, disponible, accueillant et transparent dans ce lieu. Le monastère de Tibhirine n’est pas un musée, c’est un lieu de prière. Aujourd’hui, quelques sœurs de Bethléem entretiennent avec moi ce lieu, tant du point de vue matériel que spirituel. Ce lieu redevient un pôle de prière chrétienne au sein d’une terre musulmane.
2. « Jardinier de Tibhirine », vous êtes appelé à faire demeurer une présence chrétienne en cette terre d’Islam. Comment vivez-vous cet appel ?
Faire vivre l’Eglise en Algérie est un but en soi. C’est l’archevêque d’Alger et le prieur d’Aiguebelle, monastère mère de Tibhirine, qui ont souhaité qu’une présence chrétienne y demeure. Ils ont donc lancé l’appel et la Communauté Mission de France m’a demandé d’accepter cette mission. Avec deux autres prêtres de ce diocèse à Alger, je porte cette mission d’une présence chrétienne en Algérie. Je n’ai jamais pensé servir à Tibhirine. C’est une communauté cistercienne, et je ne suis pas cistercien. De formation agricole, j’y viens entretenir les terres mais pas seulement. Une triple mission m’a été confiée :
– Faire que ce lieu demeure ouvert afin que les gens sachent qu’il est possible de venir à Tibhirine, de se recueillir sur la tombe des moines. Aussi, être présent aux villageois dans la simplicité de ce que je suis.
– Animer la prière et célébrer l’Eucharistie avec les sœurs de Bethléem
– Effectuer le travail agricole. Le monastère possède 7 hectares de terres, 2500 arbres dont des arbres fruitiers que je transforme en confiture, pâtes de fruits etc.  Dans ce travail de la terre, je suis aidé par deux villageois. Ceux-ci qui aidaient déjà les moines, sont à mes côtés. Il ne se passe pas un jour sans qu’ils m’en parlent. Les moines demeurent présents ici, mais autrement.
A côté de cette triple mission, je suis un relais de l’association des Amis de Tibhirine qui vient en aide à la population. Elle offrant des cadeaux aux jeunes mariés, aide les jeunes à entrer dans le monde du travail, soutient la cantine scolaire etc.
3. Quel message d’espérance, le maintien de Tibhirine comme terre chrétienne d’accueil peut porter?
Ce qui est positif, c’est la possibilité pour des chrétiens d’être vraiment présents à Tibhirine malgré quelques restrictions de circulation. Ce lieu est chargé d’une mémoire, c’est un pôle, un phare pour l’Eglise. Il est essentiel de le remettre en valeur. L’espérance, pour moi, est qu’un jour une communauté s’intéresse et s’installe dans ce monastère. Je ne suis qu’une transition dans ce lieu qui parle de Dieu.
Le dialogue islamo-chrétien est aussi une espérance, Christian de Chergé, prieur du monastère avait créé des rencontres islamo-chrétiennes qui se tenaient à Tibhirine. Ces Ribât al-Salâm (le Lien de la Paix) demeurent même si elles se réunissent ailleurs, grâce au soutien de Claude RAULT, évêque du Sahara.
Ce qui est essentiel dans toutes rencontres, et bien plus encore lorsque des croyants de différentes religions se parlent, c’est de ne pas avoir peur de l’autre. Il est essentiel de considérer l’autre comme une source d’enrichissement.
Jean-Marie Lassausse est co-auteur du livre aux éditions Bayard Le jardinier de Tibhirine, où il partage son expérience et témoigne de la pérennité du souvenir des moines assassinés en 1996 à Tibhirine.

« La Politique n’est pas une bonne nouvelle, c’est un champ d’action »

Michel RocardMonsieur Michel Rocard, ancien premier ministre de la France (1988-1991) a bien voulu accorder à la rédaction d’Avec Vous, journal interne de la Congrégation de l’Armée du Salut l’entretien ci-dessous. Propos recueillis par l’auteur de ce blog
1.  La Politique est aujourd’hui trop souvent synonyme de petits arrangements entre amis, critique systématique de l’autre camp etc.  Un des marqueurs de votre engagement politique est ce goût du parler vrai, du respect de l’autre, de la défense des valeurs qui font la dignité de l’Homme.  Est-il possible alors de redonner toute sa place à l’action politique au service de la République (res-publica).
Il est important de considérer tout d’abord la politique dans sa dimension de gestion des affaires courantes. Malheureusement, et l’histoire est là pour le prouver (cf. Cicéron ou Saint Simon), les magouilles sont une constante absolue. Même si, dans les pays développés, la pratique est moins brutale. Ensuite, il faut bien avoir à l’esprit que la manière dont la politique est regardée est essentielle. Le principal vecteur d’information, ce sont les médias ; ceux-ci sont soumis à l’économie de profit et doivent donc vendre pour vivre. Ainsi, l’information essentielle est évacuée au profit du spectacle. Il y a de grandes décisions en politique qui sont prises, des choses absolument énormes et les médias se limitent aux faits divers. Tout cela contribue à donner une idée fausse de la politique et rend par conséquent quasiment impossible la pratique du politique.
Du fait de l’évolution culturelle de l’humanité, il y a deux dimensions de l’action qui ne sont pas médiatisées. Tout d’abord, celle de la nécessité d’agir dans la durée, dans la vision du long terme, à l’inverse de la tendance à ne parler que du proche immédiat, qui pousse à avoir une vision courte des choses. A côté de cela, il y a une tendance lourde à faire disparaître ce qui est complexe, tout ce qui nécessite une explication austère.  Il est alors demandé de résumer ces problématiques en deux ou trois phrases ; ce qui est bien sûr loin d’être suffisant. Aujourd’hui, on ne sait plus penser à très long terme. Il y a des choses qui le méritent pourtant et peu de gouvernements ont le temps de se saisir de l’état de ces problèmes.
Par ailleurs, le monde gagne en interdépendance. Il y a un accroissement de la complexité des problèmes et donc de la complexité de la prise de bonnes décisions. Les mandats électoraux et exécutifs sont trop courts et les systèmes de communication ne permettent pas de parler de ce qui se passera après vous. Même si la politique n’est pas une bonne nouvelle, c’est un champ d’action.
L’action politique est aujourd’hui méprisée. La demande des citoyens devient irrationnelle ; ils veulent des politiques saints, pauvres et révocables à merci. La morale a pris le pas sur la compétence, même si la première est loin d’être négligeable. La limitation du cumul des mandats produit des effets pervers. Si on perd une élection, ce qui peut arriver, et si l’on n’a pas d’autres mandats derrière, il faut bien trouver une activité pour vivre. Ce qui induit que les politiques doivent avoir un autre métier derrière, une autre formation professionnelle. Cette insécurité de la politique entraîne une dérive qui se transforme en combines. Faire de la politique devient infaisable, la suspicion est permanente ; il n’y a pas plus d’escrocs dans ce monde qu’ailleurs. Le problème c’est que lorsqu’un politique est mis en cause, c’est l’ensemble de la profession qui est stigmatisé et accusé de « tous pourris ». Il est difficile alors aujourd’hui de faire de la politique dans la noblesse du terme. Malheureusement, beaucoup de ceux qui s’y engagent le font par dépit, par revanche d’une existence ratée. Je crois au déclin des sociétés démocratiques au profit de la non gouvernance, de l’anarchie. Il est important que des organisations comme l’Armée du Salut réfléchissent à cette question.
2.  La notion de crise domine l’actualité. Vous élargissez et alertez nos consciences sur un aspect qui est assez marginal et pourtant essentiel, le respect de la création et la défense de celle-ci  au risque de « poly-catastrophe ». Comment faire prendre conscience de cette urgence pour l’avenir de notre planète ?
Le fait que l’activité humaine produise des effets néfastes comme l’effet de serre, les déchets etc. et sont une véritable menace pour la survie de la planète, est une découverte récente. La prise de conscience des citoyens commence à se faire. Cependant, nous n’allons pas jusqu’au bout de la réflexion, nous sommes en quelque sorte prisonniers de l’organisation sociale des lumières.  Nous avons une vision infinie et indéracinable du progrès. Nous avons construit notre économie au mépris du changement et de la limitation de nos ressources. Notre pensée sur l’économie est en faute. Le problème, c’est qu’il n’existe pas de bilan, d’état de stock de l’activité. Il faudrait introduire dans le fonctionnement de l’économie des paramètres nouveaux au regard de nos ressources, qui ne sont pas illimitées.
Le problème, aujourd’hui, n’est pas la prise de conscience, il est que personne ne sait comment s’y prendre, ni comment trouver une solution. Les problèmes portant sur les ressources de notre terre sont mondiaux et personne n’a de solution, même pas les grands pays tels que la Chine ou les Etats-Unis. Ceci dit, même si l’on savait quoi faire, on ne saurait pas comment le faire.  Il est nécessaire de constituer une gouvernance mondiale, peu importe les modalités immédiates.  Devant cette prise de conscience mondiale croissante, le citoyen de base ne sait pas vers quel choix politique s’acheminer, ce qui n’est pas sans créer des tensions, une sorte de dysharmonie sociale.
3. Dans un ouvrage de 2007, Bernard Stasi en appelle à un réveil, à un sursaut des consciences et à une action pour bâtir  « cet insaisissable vivre ensemble ».  Quelles en seraient pour vous les modalités ?
Il y a toujours eu des migrations, des déplacements de populations, ceci est une constante. Ce qui est sûr, c’est que l’on n’y échappe pas. La raison majeure en est souvent la volonté d’échapper aux inégalités de revenus. Il est important de régler cette question des inégalités de revenus entre les personnes. Cela passe par un retour au plein emploi. Il existe une concurrence dans le monde du travail, surtout en ce qui concerne les « petits boulots » entre les natifs et les personnes issues de migrations. Les premiers craignent qu’on leur vole leur travail. Ce qui crée des tensions et entraîne des replis identitaires débouchant sur des votes extrémistes. Voilà la principale cause du rejet de l’autre. Il faut user de pédagogie. Plus une population est pauvre, rejetée, mise à l’écart, plus il va y avoir en son sein des crispations et une dérive vers la délinquance afin qu’elle puisse survivre.
La crise que nous subissons actuellement doit nous amener à réformer radicalement l’économie mondiale. Nous pouvons espérer voir germer une nouvelle façon de penser pour créer le plein emploi.
L’intégration de l’autre passe par une amélioration des conditions de logement, un accueil de qualité au sein de l’école et qu’il n’y ait pas de discrimination à l’embauche, de même qu’une politique fiscale qui accueille correctement les immigrés.
En Europe, il y a un problème de natalité, de renouvellement des populations. L’ensemble des pays européens est à la baisse.  Le pourcentage d’actifs est en baisse, ce qui a un impact important sur les retraites et la protection sociale.  Il faut donc une immigration forte. Les immigrés bien accueillis créent de la richesse. Il faut s’affranchir de la peur et oser accepter cette immigration, sinon nous entretenons un système autobloquant.

Benoît XVI : un prophète pour notre temps

Chaque média se fait un plaisir de donner écho à l’un des extraits du livre d’entretien que le Pape vient de publier. Bien sûr, il s’agit de celui qui parle notamment du préservatif mais pas que. Cela fait tellement de buzz que salle de presse du Vatican a du préciser les choses pour qu’elles soient vraiment comprises. Mais, une fois de plus là n’est pas le cœur du message du Pape. Il évoque bien d’autres choses qui sont essentielles à la vie de l’Eglise, à la vie du monde ; c’est ce que je comprends dans les extraits que le journal La Croix
Je choisis de ne pas revenir sur le préservatif et le Pape. Simplement parce que cela a été commenté maintes et maintes fois et que la position qu’il tient ne peut pas être autre. Ce qui me marque le plus dans les extraits parus c’est cette humilité du Pape. Nous avons tendance à le considérer comme un businessman, quelqu’un qui commande, dirige, décide tel un chef de guerre. Alors, qu’il est ce « simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur ». Étonnant, que ce Pape redise l’humilité et le sens intime de sa fonction. Notre monde est plus habitué à l’emphase, au bling-bling, aux déclarations majestueuses à la limite de l’arrogance des grands de ce monde. Par ses paroles et son attitude, il vient nous montrer le véritable sens du service dans l’église, se mettre à la suite du Christ. C’est là, il me semble, le véritable rôle du « serviteur des serviteurs » que de nous montrer le Christ. C’est également ce que Benoît XVI veut signifier lorsqu’il célèbre les mystères divins avec des ornements qui peuvent paraître d’un autre temps. Par cette élévation du sens du beau, il veut honorer Dieu et nous inviter à tourner notre regard vers Lui et non pas vers celui qui célèbre. Ce message nous suffirait sans aucun doute pour méditer sur notre mission chrétienne et sur le sens que nous donnons à notre foi dans notre vie quotidienne.
Ensuite, je retiens la lucidité du Pape sur le monde et sur les derniers événements qui ont secoué l’Eglise. Il est conscient de la gravité et les conséquences désastreuses sur l’image des ministres ordonnés du Christ. Il ne nie pas, ne contourne pas le problème mais assume tout en se tournant sur la force de Dieu qui traverse toutes trahisons, tout faiblesses mais qui pour autant n’efface pas celles-ci. Ces actes honteux et scandaleux ont permis à l’Eglise une conscience vive et des modes d’actions plus fermes afin non seulement que les auteurs soient jugés par la justice mais surtout que ces actes puissent être évités. Je trouve aussi pertinent – si j’ose dire – que le Pape dise que le Christ traverse nos faillites et les transforme ; c’est là il me semble le sens profond de la résurrection que nous proclamons à chaque fois que nous disons notre foi.
Quant à se perception du ministère pétrinien, il y a vraiment de quoi méditer. Non seulement, il témoigne de la force et de la nécessité de la prière mais aussi de la totale impuissance du Pape à la tête de l’Eglise. La force de ce dernier réside en son désir de fortifier ses frères et sœurs dans la foi sans pour autant mettre la main dessus. Il vit son ministère de conduite de l’Eglise dans une véritable chasteté et humilité. Dans ces mots, c’est vraiment l’homme de foi, de raison, de prière qui se dit. C’est un appel à nous décentrer, à nous laisser dépasser par ce qui n’est pas de ce monde. Le Pape nous signifie que le service du Christ n’est pas un mode d’emploi, mais un attachement à Sa personne qui se dit se vit avec ce que nous sommes. Sa manière de vivre l’autorité totalement orientée vers l’écoute et le respect de la volonté de Dieu ne peut qu’attirer le respect.
Les lignes lues dans la Croix ne peuvent que forger mon admiration et mon respect pour Benoît XVI. Peu enclin à la papophilie ou à la papolatrie, je dois admettre toutefois que ses mots ont saveur de l’Evangile. Rarement, j’ai autant apprécié des lignes de l’hôte du Vatican. Tout portait à croire qu’il serait plutôt sévère et porté sur un versant dur de la transmission de la foi lors de son élection. Là, son humilité, son courage, son abnégation me porte à penser que Benoît XVI est vraiment le Pape qu’il fallait pour notre Eglise. Il ne cesse de nous inviter à traverser le visible, le connu pour nous centrer sur l’unique essentiel le Christ qui lui nous conduit au Père par l’Esprit. Faisons confiance et à sa suite allons à celle de l’Unique maître, l’Eternel Seigneur de toutes choses.

Plaidoyer pour cet « insaisissable vivre ensemble »

Je ne veux pas tomber dans le travers du « on nous cache tout », de la théorie des complots mais plus la France s’enfonce dans ses problèmes, plus le Palais nous sort des petites phrases, des coups bas, plus est envoyé devant les caméras un Frédéric Lefebvre déversant son fiel insultant et provocateur. Mais voilà, au détour de son discours sur l’agriculture, celui qui occupe la magistrature suprême depuis 2007 – par le choix de 53% des suffrages exprimés et d’une participation record de près de 84% – a sorti la fameuse phrase, qui a fait le tour des médias : « J’ai été élu pour défendre l’identité nationale française ». Mon sang n’a fait qu’un tour. Qu’est-ce que cela veut bien dire, l’identité française et ce rapport à la terre. Je me suis d’abord rappelé mes cours d’histoire, et du sang « étranger » – qui soit dit en passant était aussi rouge que celui des Français – venu inonder la terre de France, pour la défendre. Je me suis souvenu également, de mon mentor en politique, de celui a qui je dois cet engagement, Bernard Stasi. Ce grand homme politique, à écrit en 1984 un ouvrage  L’immigration, une chance pour la France puis en 2007 : Tous Français. Ces ouvrages m’invitent à réfléchir sur cette identité nationale française, j’y puise dans ce dernier des éléments pour la réflexion ci-dessous.
Tout d’abord, il me semble que les politiques, au lieu de fustiger par la petite phrase les déclarations du Président, devraient lui répondre : « chiche, parlons-en, discutons et réfléchissons ensemble ». Mais, voilà, le courage semble manquer. De même que pour faire une alliance entre « force de progrès » pour bâtir un projet audacieux et courageux pour une alternance en 2012 (mais là n’est pas mon propos). Qu’est-ce que signifie être Français aujourd’hui à l’heure de la mondialisation, de la construction européenne si difficile. Si cela veut dire que nous avons des parents, des grands parents et ce jusqu’à la nième génération qui ont cette nationalité, peu de monde alors y sont (le Président lui-même qui, soit dit en passant, est d’origine hongroise – sic ).
La France géographiquement et culturellement est un terre de passage, de métissage, d’échange. Elle s’est construite (dans tous les sens du terme) sur des forces issues de l’immigration que nous sommes allés chercher ces dernières années ou qui sont venues pour se réfugier de conditions de vie désastreuses. Donc, cela ne veut pas dire grand chose au niveau purement administratif. Peut-être qu’il faut chercher au delà, dans une dimension que l’on aborde assez rarement en politique, parce que ce n’est pas électoralement correct ou rentable, les valeurs. Ces valeurs qui font que la France tient un rôle particulier dans le paysage international. Ces valeurs issues de 1789, qui font la grandeur et l’honneur de notre pays, cette invention que nous pouvons revendiquer haut et fort : les droits de l’homme. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas peuvent y trouver de quoi méditer et construire un à-venir pour notre pays. Voilà ce qui fait la France, une vision de l’Homme et des rapports entre eux. A partir de cela nous pouvons avoir un référentiel commun et y prendre appui pour construire le monde de demain.
A côté de cela, il y a l’argutie politique, facile et récurrente chez le Président, qui éveille au fin fond de notre être la bête qui a peur, et qui sommeille en nous et qui ne demande qu’à être réveillée. La Peur de la différence, que l’autre ne soit pas comme moi. Surtout si sa peau, sa langue, sa religion ne sont pas identiques aux miennes. Facile, beaucoup trop facile de faire de jeu là. C’est encore un lieu de combat politique certes mais avant tout humain. Pourquoi ne pas faire de cette différence une richesse, plutôt qu’un obstacle. Les religions ont ici un rôle à jouer. J’ai apprécié ces étals de pâtisseries devant les épiceries de Seine-Saint-Denis les soirs de Ramadan. J’aurai tant aimé m’inviter à ces festivités pour mieux les comprendre et bâtir avec mes frères musulmans ce « vivre avec » et non ce « côte à côte » ou bien encore pouvoir célébrer Kipour avec mes frères juifs. Ce ne fut pas possible mais j’aimerai tant que nous puissions vivre dans une démarche audacieuse de partage des cultures et des religions.
Je suis sensible à ce que Bernard Stasi écrit à propos de l’inévitable et de l’indispensable construction, via une véritable audace politique, d’une mixité sociale empreinte d’une volonté ferme de bâtir un vivre ensemble : « Il suffit parfois de franchir le pas pour faire tomber les préjugés. Pour changer le regard. Pour trouver des convergences inattendues. C’est me semble-t’-il la première étape en direction d’une nouvelle fraternité française. Un préalable indispensable « (Tous Français, l’immigration, la chance de la France, Hugo&Compagnie, janvier 2007, p, 25). La fraternité, ne serait-elle pas une des valeurs piliers sur lesquelles notre République est bâtie ?
Quel sens prend cette valeur fondatrice de la France alors que l’on cherche à répertorier, incidemment, les « vrais français » des « faux français ». Ceux qui auraient le droit de rester et ceux qui n’auraient pas ce droit. La fraternité exige la transparence et l’égalité de traitement (tien c’est aussi une autre valeur fondatrice de notre république) et ce afin que la liberté soit vraiment respecté (voilà la boucle est bouclée). Il est vrai que nous ne pouvons pas « accueillir toute la misère du monde », pour reprendre l’expression malheureuse de Michel Rocard, mais nous avons un devoir de ne pas être responsable de plus de misère dans la manière dont nous accueillons ceux qui choisissent de venir en France. Là encore, nous devons agir avec le sens de la justesse et de la justice dans les mesures prises. L’actualité récente des afghans reconduits dans leur pays en est l’illustration. Quel honneur pour le pays des droits de l’homme d’exposer des personnes à la guerre. C’est presque une condamnation à mort déguisée. Il y a des manières de faire qui sont inacceptables de la part de pays qui se vante d’être civilisé et démocratique.
Les expulsions à grand coup de forces policières me semble une atteinte au droit de l’homme. Nous rajoutons de la souffrance à ces personnes « déracinées ». Elles n’ont pas quitté leur pays, par plaisir, pour prendre des vacances, mais parce que cela leur paraissait une situation de moindre mal. De jeunes afghans témoignent que même si leurs conditions de vie en France sont rudimentaires, c’est bien mieux que de subir le feu des bombes. Encore une fois nous avons une histoire qui nous invite à une action responsable et honorable. Il me semble que nous prenons les problèmes non pas dans une perspective plurielle, qui nous interrogerait sur notre rapport au monde et sur l’effet de notre action mais une dynamique du côte-à-côte, problème après problème, et ce peut-être encore une fois pour faire du buzz. Ainsi, nous parlerons encore et encore de ce qui se passe au Palais et des actions, ma foi peu glorieuse, des courtisans de son locataire.
Cependant, le problème des personnes en situation irrégulière demeure. Dans l’ouvrage cité plus haut, Bernard Stasi estime que « la France a besoin d’une éthique d’action et d’accueil s’appuyant sur des règles généreuses et fraternelles » (p. 86). Par exemple, il explique que la scolarisation des enfants est un démarche symbolique, de la part des parents, d’adhésion à la France. Avec lui, j’estime que les familles « sans papier », avec des enfants scolarisés ne devraient pas être expulsés. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres propositions. Mais ce sont par ces enfants que l’intégration pourra passer. L’école est un formidable terreau pour apprendre la richesse et la différence de l’autre. Même si les enfants sont parfois terribles entre eux, c’est aux éducateurs (parents et personnels de l’Education Nationale) de travailler sur le respect et l’appréciation de la différence. La fraternité passe aussi par là.
La Présidence veut promouvoir l’identité nationale et l’intégration. Dans ce cas, qu’elle commence à respecter ceux qui demeurent en France. Il est difficilement acceptable que certains départements soient montrés du doigt comme des lieux « hors normes » (eg la Cité des 4000 à la Courneuve). Il est tout aussi inacceptable qu’ils y aient sur le Territoire des zones de non droits. Mais avant d’intensifier la présence policière, à grand renfort de CRS, ne serait-il pas mieux de privilégier les associations de quartiers, les instances de médiation favorisant la connaissance mutuelle et la formation des habitants. S’il n’est pas donné les moyens de s’intégrer aux personnes de issues de l’immigration, il est évident qu’elles ne se sentiront pas chez eux. Pourtant, ils ont choisis cette France, qu’ils aiment, bien souvent, tout autant que leur pays d’origine. Acceptons, une fois de plus, que leur différence soit une richesse et pas seulement culinaire. Par exemple, ils ont des traditions religieuses, littéraires, coutumières que nous ne connaissons pas, au lieu de les fustiger et de leur demander de faire « comme les bons français », allons à leur rencontre, demandons leur de nous expliquer, de nous former. L’échange de savoirs peut et doit contribuer à faire l’unité du pays. C’est aussi aux médias d’exercer une vigilance.
Dernièrement, le maire de Pantin, Bertrand Kern, évoquait, à juste titre, la récurrente illustration, par ces derniers, du « quand ça va mal » par la Seine-Saint-Denis. C’est non seulement agaçant mais à la limite insultant pour ses habitants. Ce département bouge, change comme la France. Ne restons pas dans des préjugés, dans un confort intellectuel bourgeois. Ayons le courage de nous bouger pour le changement. En Seine-Saint-Denis, certes il y a des quartiers difficiles, mais il y a aussi des personnes qui y vivent et travailent dans une quiétude et un confort de vie. Les politiques tâchent de changer cette image, non pas en éradiquant ce qui gène mais en cherchant à associer la diversité des populations. C’est dans la rencontre, dans le brassage, dans la construction difficile mais passionnante de la mixité sociale que nous ferons de la France ce pays que tant nous envient. Ce ne sont pas quelques mesurettes médiatiquement rentables qui feront que les personnes issues de l’immigration pourront lutter contre la stupidité des préjugés des recruteurs. Un candidat doit être jugé sur ses capacités pour le poste et non sur son facies ou son nom. Un CV anonyme ne changera rien c »est aller à la facilité, Il y a des lois en France, il faut les faire appliquer et donc sanctionner sévèrement les employeurs qui procèdent ainsi. Ce n’est certes pas facile, cela demande une vigilance accrue de la part de tous. Il ne s’agit pas non plus de tomber pour le coût dans la dénonciation « positive » (qui aurait des relents de Vichy).
Demeurons attentifs à l’autre, même dans ses comportements irrespectueux. Sachons lui en faire la remarque, c’est aussi cela la fraternité et c’est promouvoir l’idée de justice. Être juste c’est agir dans la promotion de la dignité de l’Homme. A ce propos, il est étonnant que les forces de police ne me contrôlent jamais au coeur des Halles à Paris. Serait-ce parce que je suis blond aux yeux bleus, avec un style plutôt classique ?
Identité nationale et immigration sont bien liées et un ministère alliant les deux n’est pas si stupide s’il n’était pas en fait un ministère de la désintégration du lien sociale, de la décomposition de la différence et de cette belle richesse qui fait la France. Ce ministère aujourd’hui exacerbe la différence au lieu de la promouvoir. Aujourd’hui la politique menée en terme d’immigration fait insulte aux traditions d’accueil multiséculaires qui ont fait la France. Il ne s’agit pas, une fois de plus, d’accueillir tout le monde, mais peut-être de permettre à ceux qui veulent venir en France de motiver leur demande et de mettre tous les moyens à leur disposition pour qu’ils s’intègrent et réalise leur rêve de devenir Français. Il m’apparaît, comme à Bernard Stasi, que l’immigration est bel et bien une chance pour la France à la condition qu’elle nous bouscule dans notre quotidien et que j’accepte de faire une place à l’autre qui vient de me déranger. Cet autre qui a bien souvent le courage, la pugnacité, l’enthousiasme de vouloir s’en sortir. Simplement, comme une revanche, comme un fanal qui viendrait nous dire qu’il aime cette France, qu’il veut la servir et y demeurer comme n’importe quel « Français de souche ».
Merci à mon ami, Bernard Stasi, pour ces belles lignes. Merci de long combat contre toutes les formes d’exclusion, merci à lui de donner comme message aux politiques actuels que les valeurs doivent avoir la priorité sur l’électoralisme. Il faut mieux perdre une élections que de perdre ses convictions, cependant il est bon de gagner une élection grâce à ses convictions. Les belles phrases, les belles déclarations et les beaux campements sur des positions aussi stériles que stupides tournant autour du « moi je, moi d’abord » ne font pas honneur à la France. Terreau des plus belles batailles pour un monde meilleur et inventeur de cette promotion de l’homme et de tout de ce qui fait l’homme. En refermant ce livre, je me réjouis d’avoir lu ces pages réalistes, honnêtes et convaincantes. Je regrette que seulement que des hommes comme Bernard Stasi n’existent plus – et pas encore – pour faire entendre à la France un message de véritable espérance. « Ensemble, tout est possible » disait le slogan de campagne du Président actuel. Il ne s’y est pas trompé mais ne l’applique pas, ou alors cet « ensemble » ne signifie pas la même chose pour lui et pour moi. Oui, c’est ensemble, avec toutes les hommes et les femmes de progrès, habités par une haute idée de la France pour la promotion de la justice pour chacun, que nous pourrons former une alternance au pouvoir actuel. Je forme aujourd’hui ce voeux et j’espère que mon espérance ne sera pas déçue.
Les derniers mots de cet article, je les laisse à l’auteur de Tous français comme en testament de son long combat pour la dignité de l’homme et de la France : « La France tout entière doit bouger et elle doit bouger maintenant, sans attendre, sinon elle se crispera autour de revendications communautaristes qui ne feront qu’accroître les tensions » (p. 132)